Nos vies sont bien souvent conditionnées par ce qui relève de la norme. Nous nous autorisons rarement à sortir de cette prison sociale et donc psychologique.

Selon le Larousse, la norme est « la règle, le principe, le critère auquel se réfère tout jugement : se fonder sur la norme admise dans une société. » Ou encore « l’ensemble des règles de conduite qui s’imposent à un groupe social. » Nous y sommes ! La norme est donc une « réalité imaginaire » – pour reprendre l’expression consacrée de Yuval Noah Harari dans Sapiens, Une brève histoire de l’humanité – une construction intellectuelle partagée par le plus grand nombre. Ainsi est qualifié·e de normal·e tout comportement, tout choix, toute façon de faire entériné·e par la société. S’y conforter relève donc de la normalité. Choisir de faire autrement est au mieux considéré par la grande majorité comme original, au pire qualifié de bizarre ou d’étrange. Or, celles et ceux qui changent le monde ne font justement rien comme tout le monde. Ces personnes, ces utopistes éclairé·e·s, ces inventeurs·trices, osent explorer et expérimenter, s’autorisent à penser et agir autrement pour trouver de nouvelles solutions.

« Si on veut obtenir quelque chose que l’on n’a jamais eu, il faut tenter quelque chose que l’on n’a jamais fait. » Périclès

Dans notre société extractiviste et productiviste, consumériste et « déchetiste », capitaliste et néolibérale, suprémaciste et paternaliste, ce qui est aujourd’hui jugé « normal » trouve bien souvent son origine au XIXème siècle, il y a moins de 200 ans, soit une parenthèse temporelle très courte sur les 250 à 300 000 années d’ancienneté de notre espèce Homo Sapiens.

Nous considérons tout à fait normal d’enfermer nos enfants dans des espaces clos, répartis par classes d’âges, assis·e·s bien sagement, aligné·e·s en rangs d’oignons, en compétition les un·e·s avec les autres, à écouter en silence pendant des heures celle ou celui qui sait ! Peu importe que nous transformions ces authentiques génies en « moutons » dociles. Peu importe que leur curiosité naturelle soit brimée ou que leur incroyable créativité soit assassinée.

« Nous devons passer d’un environnement où les enfants étaient en compétition sur un savoir d’hier à un environnement où les enfants sont invités à co-construire les solutions de demain en coopérant les uns avec les autres. » François Taddéi – Directeur du Centre de Recherches Interdisciplinaires (CRI), membre des Savanturiers – Interview accordée à We Demain n°13, Mars 2016

« Dans chaque enfant il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant. » Pablo Picasso


Nous considérons tout à fait normal d’avoir un emploi, le plus souvent purement alimentaire, aliénant et éprouvant, pour avoir le droit d’habiter un logement, la possibilité de nous alimenter, de nous habiller et éventuellement de profiter de quelques loisirs ou encore de partir en vacances pour nous reposer. Peu importe que l’emploi soit – contrairement au travail – aussi artificiel que conjoncturel et que sa genèse même soit bien éloignée de toute recherche d’épanouissement. Peu importe que notre emploi fasse – plus ou moins – directement de nous un rouage d’un Système qui détruit toute forme de vie sur Terre.

« Le contrat d’emploi salarié fut taillé sur mesure pour les ouvriers d’usine, dans le cadre de la révolution industrielle. » Marc Halévy

« Une majorité de la population vit aujourd’hui de ce qui détruit l’environnement, nuit à sa santé et hypothèque l’avenir de sa descendance. Les exigences immédiates qui permettraient d’y remédier supposent d’aller à l’encontre de ce qui assure le revenu du plus grand nombre. Comment accepter là, maintenant, tout de suite, la disparition d’activités polluantes et émettrices de carbone qui nourrissent la majorité ? » Jean-Marc Gancille – Ne plus se mentir – Rue de l’échiquier, collection les incisives – Avril 2019

Nous considérons tout à fait normal que l’objectif absolu de notre civilisation soit de viser une croissance infinie afin de créer des emplois, de permettre au plus grand nombre d’être heureux et de réduire les inégalités. Le tout en nous évertuant dorénavant à limiter notre empreinte écologique. Peu importe qu’il s’agisse d’un mirage éternel, d’un fantasme irrationnel, d’une religion criminelle. Peu importe que cette équation (Croissance = création d’emplois + amélioration du bien-être + réduction des inégalités) n’ait réellement existé que de façon conjoncturelle pendant la mortelle accélération des Trente glorieuses. Peu importe que l’accumulation de petits plaisirs ne puisse mener au vrai bonheur. Peu importe que le découplage économie-écologie soit impossible. Peu importe que le remplacement des énergies fossiles par les énergies renouvelables ne soit ni réaliste, ni souhaitable.

« Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. » Kenneth Boulding

« La croissance est l’indicateur de la vitesse d’effondrement et de destruction de notre habitat, la Terre. » Delphine Batho – Écologie intégrale. Le manifeste – Éditions du Rocher, Janvier 2019

Nous considérons tout à fait normal que les personnes qui n’ont ni emploi, ni logement, se retrouvent à la rue. Peu importe qu’elles soient toujours plus nombreuses alors même que nous continuons de construire toujours plus d’immeubles. Peu importe qu’il y ait autant de logements vacants ou exploités pour de la location courte durée de type AirBnB. Peu importe que la surface de certains logements soit indécente. Peu importe que la phase terminale de l’effondrement débouche sur un immense exode urbain. Peu importe enfin que les réserves mondiales de sable soient en chute libre.

« Prenons la question du logement en France. L’opinion courante est que les villes et agglomérations aujourd’hui en expansion économique et démographique ne comptent pas assez de logements, tandis que certaines communes périphériques ou rurales dépérissent et se vident de leurs habitants. Il faut donc construire là où le manque est patent. Cependant, lorsque l’effondrement systémique mondial se déroulera en quelques années, les métropoles deviendront vite inhabitables pour cause de pénurie de services de base (eau courante, alimentation, énergie, transports…), tandis que les zones rurales auparavant délaissées posséderont généralement suffisamment d’aménités naturelles (eau de ruisseaux ou de mares, bois et forêts, paysages comestibles, ruines rénovables…) pour permettre de subvenir un certain temps aux besoins élémentaires. Enfin, affirmons-le tout en le redoutant, les guerres civiles auront anéanti une bonne partie de la population de la France, laissant de nombreux habitats disponibles pour les survivants. Dans cette perspective sinistre, mais proche et assurée, le problème actuel du déficit de logements aura disparu. » Yves Cochet – Devant l’effondrement – Essai de Collapsologie – Les Liens qui Libèrent, Septembre 2019


Nous considérons tout à fait normal de vivre dans des villes, ces environnements bétonnés, bitumés, asphaltés, goudronnés, pavés, pollués avec de-ci de-là quelques touches de vert pour faire joli. Peu importe que l’urbanisation galopante et la métropolisation délirante, cette manière totalement hors sol d’habiter le monde soit justement à l’origine même de la destruction des conditions d’habitabilité de notre planète.

« Nous vivons dans des décors que nous nous sommes construits. Des décors urbains pour la plupart, qui occultent la nature, mais aussi des décors socio-culturels et idéologiques qui anesthésient notre sentiment d’appartenance à la nature. L’envers de nos décors est un enfer pour toutes les formes de vie qui tentent de nous survivre. Notre civilisation est une méga machine d’annihilation du vivant. » Arthur Keller – Designing lucid hopes for the future – TedX Toulouse 2019

« L’urbanisation, qui se déploie aussi bien dans les grandes villes que dans leurs environnements plus ou moins proches, est très directement responsable de l’écocide engagé. À travers la destruction du milieu naturel, la concentration humaine et le développement de modes de vie générateurs de déchets et de polluants qu’elle implique, elle est la cause première de l’épuisement des ressources, du dérèglement climatique, de la sixième extinction de masse et d’un continent entier de déchets. » Guillaume Faburel – Pour en finir avec les grandesvilles – Manifeste pour une société écologique post-urbaine – Le passager clandestin, Août 2020

Nous considérons tout à fait normal de tout posséder, d’être propriétaire de notre voiture, de notre smartphone, de notre logement, de notre animal de compagnie. Peu importe que les ressources non renouvelables de notre planète soient finies et que celles qui sont renouvelables soient exploitées trop rapidement pour avoir le temps de se régénérer. Peu importe que la Terre ne nous appartienne pas. Peu importe que la vie, quelque soit sa forme – humaine ou non humaine – n’appartienne à personne et n’ait pas de prix.

« Comme nous l’avons longtemps pensé, les hommes ne sont pas le chef-d’œuvre de la création, nous ne sommes pas le but de l’évolution. Nous devons absolument retrouver une certaine humilité et repenser notre place dans la nature, prendre conscience de la totale interdépendance de tous les êtres vivants avec qui nous devons être en relation, intégrer notre vie à celle du monde animal et arrêter de considérer la Terre comme notre propriété. Il faut croire qu’un avenir est encore possible. » Hubert Reeves, astrophysicien – La Terre vue du cœur – un film deIolande Cadrin-Rossignol et un livre aux éditions Seuil, Septembre 2019

« Nous n’héritons pas de la terre de nos ancêtres, nous l’empruntons à nos enfants. » Anonyme

Nous considérons tout à fait normal d’avoir créé artificiellement une hiérarchie dans le monde animal entre les humains et les animaux non humains, et parmi ces non humains, entre les animaux de compagnie que nous chérissons et ceux d’élevage que nous exécutons à la chaîne pour les dévorer, entre les quelques espèces « mascottes » – car trop mignonnes – qui retiennent notre attention comme étant dignes d’être sauvées et toutes les autres qui – moins « jolies » ou dont le rôle, pourtant crucial, est totalement méconnue – comptent si peu aux yeux du plus grand nombre que nous puissions continuer de les exterminer sans aucun scrupule. Peu importe que les humains ne soient qu’une espèce animale parmi tant d’autres, aucunement supérieure. Peu importe que chaque membre de la grande famille du vivant mérite autant que les autres d’habiter notre grande maison. Peu importe que la vie sur Terre soit le fruit d’un délicat et fragile équilibre.

« Le lien entre l’être humain et les animaux a déjà connu une première rupture fondamentale, lorsque l’homme a cessé de vivre dans la nature, il y a environ 12 000 ans, pour se sédentariser. Après ce passage du paléolithique au néolithique, l’homme a considéré qu’il n’était plus en relation égalitaire avec les animaux.Il a imaginé qu’il bénéficiait d’un statut spécial, qu’il était un être intermédiaire entre le monde des dieux, au ciel, et celui, dessous, du monde animal. Avant cette rupture, l’homme était persuadé que tous les êtres étaient au même niveau. Il ne croyait pas à des dieux circonscrits dans le ciel, mais à des esprits : les esprits de la nature, les esprits des animaux, qu’il pouvait invoquer. Lorsqu’il se sédentarise, il remplace ces esprits par les dieux et les déesses de la cité. À ce moment-là, il créé, pour la première fois de l’histoire, une hiérarchie : il y aura, au-dessus de lui, le monde des dieux ; au milieu le monde des hommes ; en dessous, le monde naturel, où existent les animaux. Depuis ce moment-là, l’être humain estime qu’il a une mission particulière : celle de se concilier les dieux en dominant la nature. » Frédéric Lenoir, philosophe et sociologue – La Terre vue du cœur – un film de Iolande Cadrin-Rossignol et unlivre aux éditions Seuil, Septembre 2019

« L’Homme est l’espèce la plus insensée, il vénère un Dieu invisible et massacre une Nature visible. Sans savoir que cette Nature qu’il massacre est ce Dieu invisible qu’il vénère. » Anonyme

Nous considérons tout à fait normal de prendre l’avion sur un coup de tête pour une escapade d’un WE, de traverser la planète pour nous dépayser à l’autre bout du monde ou de nous balader de port en port, à bord d’immenses paquebots de croisière. Peu importe que nous participions ainsi à l’altération dramatique des fragiles écosystèmes, à l’aliénation des peuples autochtones ou à la propagation de la pollution totale partout.

« Il va falloir réapprendre à bouger pour vivre et non plus vivre pour bouger. » Laurent Castaignède – Thinkerview, 2 juillet 2019

Non, si vous ne la connaissiez pas celle-là, vous ne rêvez pas. Il s’agit bien d’une vraie pub signée Air France en plein épisode caniculaire en 2019 !


Avec la psychose ambiante et l’hérésie associée au Covid, la normalité sociale semble avoir atteint de nouveaux sommets.
Nous considérons tout à fait normal de porter – non par civisme, mais par docilité – un masque partout, tout le temps, pour nous protéger d’un virus qui tue moins d’une personne sur mille, essentiellement des personnes âgées de plus de 70, voire 75 ans et déjà affectées par d’autres problèmes de santé. En partant du postulat fort improbable que les chiffres n’aient pas été artificiellement gonflés, le Covid-19 a officiellement fait, en 2020, 60 000 victimes en France et 2 millions dans le monde (soit environ 0,025% de la population mondiale !). Savez-vous combien de victimes humaines sont dues CHAQUE ANNÉE à la pollution atmosphérique en France et dans le monde ? Respectivement 67 000 et… 9 millions. Il s’agit ni plus, ni moins de la 2ème cause de décès prématurés en France et de la toute première (à égalité avec la faim) dans le monde !!! Or, bizarrement, les « Grands » de ce monde n’ont jamais cru bon de prendre la moindre mesure pour limiter les dégâts. Ni arrêt des usines, ni limitation de la circulation automobile. Et encore moins… le port d’un VRAI masque – à oxygène !

Alors, on fait quoi ?
Évidemment, mon propos n’est pas d’en appeler à troquer nos ridicules masques actuels qui nous empêchent de respirer, pour des masques qui nous permettraient de continuer à vivre dans nos décors urbains, malgré l’air ce plus en plus irrespirable qui s’en échappe.

Plus sérieusement, nous avons le choix aujourd’hui entre rester dans la norme sociale bornée, destructrice et criminelle ou embrasser une norme vitale éclairée, protectrice et essentielle.
Nous avons le devoir de nous faire violence, non pas pour préserver les générations futures, mais pour sauver les générations présentes et la vie sur Terre.
Tout reste à faire, à inventer, à oser. Il est grand temps de déconstruire nos habitudes, nos réflexes, nos comportements, nos modes de pensée pour TOUT re-questionner. C’est à nous de jouer !

  • : Étude publiée mardi 12 mars 2019 dans l’European Heart Journal, la revue médicale de la Société européenne de cardiologie. L’équipe de chercheurs allemands de l’Institut Max-Planck de chimie a élaboré un nouvel outil statistique : le « Global Exposure Mortality Model » (GEMM), plus précis que le « Global Burden of Disease » utilisé jusqu’alors par l’OMS. S’appuyant sur plus de 40 études dans 16 pays, ce nouvel outil associe et combine 3 indicateurs : le niveau d’exposition à la pollution, la densité et l’âge des populations, les effets sanitaires.


Crédit photo illustration principale de l’article : Dans la Brume, film réalisé par Daniel Roby, 2018