Fiche Pédagogique

Emploi ou… Travail ?

par Jean-Christophe Anna

Emploi ou... Travail ?

 

Cette question vous semble peut-être futile ou anecdotique. Et pourtant, la réponse à cette question pourrait bien décider de l’avenir de la vie sur notre planète et de celui de l’humanité.
Il n’est pas si simple et évident de bien distinguer ces 2 concepts tant ils semblent intimement liés. Et pour cause… Le travail – du moins celui communément reconnu par la société comme une activité nécessaire pour gagner sa vie, indispensable pour consommer un maximum de biens, de loisirs et de vacances et ainsi faire tourner l’économie à plein régime – a longtemps pris l’unique forme de l’emploi. Pour ne rien arranger, nos « élites » (politiques, économistes, journalistes et autres pseudo « experts ») confondent allègrement les deux. Lors de la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron était d’ailleurs « le Candidat du Travail » alors qu’il vantait essentiellement les mérites de l’emploi salarié. Sans oublier le vocable consacré qui entretient joliment la confusion… Ainsi, parle-t-on du Code du Travail, de la Loi Travail, du Contrat de Travail, du monde du Travail, du marché du Travail, de la fête du Travail… mais aussi des « travailleurs·euses » popularisé·e·s par Arlette Laguiller… alors que ces expressions ne concernent principalement que l’emploi et les employé·e·s ou encore les fonctionnaires, mais très rarement les travailleurs·euses indépendant·e·s et encore moins l’artiste, la mère (ou le père) de famille ou le·la chômeur·euse…

Mais alors, quelle est donc la différence ? Le mot travail désignerait-il l’activité professionnelle exercée par un individu, le terme emploi qualifiant quant à lui la relation contractuelle liant cet individu à son organisation et le statut social qui va avec ?

C’est grâce à la brillante vision systémique et pluridisciplinaire de véritables experts comme Marc Halévy, Philippe Van Parijs, Bernard Stiegler, Baptiste Mylondo, Paul Jorion ou Pierre Rabhi qu’il devient plus facile d’appréhender la différence pourtant évidente entre ces 2 réalités.

Là où l’emploi est artificiel, conjoncturel et aliénant, le travail s’avère naturel, intemporel et épanouissant. Épanouissant, vraiment ? Pourtant l’étymologie de ce mot vient directement de Tripalium, cet horrible instrument de torture du Moyen-Âge, non ? Eh bien non, justement ! Cette idée préconçue est une authentique légende urbaine comme nous le verrons également dans cette Fiche.

Plan de la Fiche

  • Sauver qui ? Sauver quoi ? La vie, pas le climat !
  • Le miracle de la vie ! Comment est-elle apparue sur Terre ?
  • La vie est en danger… de mort ! La 6ème extinction de masse est engagée…
  • La croissance est une arme de destruction massive du vivant !
  •  

  • Les livres incontournables
  • Les vidéos à voir absolument !
  • Pour aller plus loin

L’emploi est artificiel, conjoncturel et aliénant


« Première préoccupation des Français » et étalon absolu de l’efficacité de l’action politique de tout Président, Premier Ministre ou gouvernement, l’emploi (et son corolaire le chômage) fait intimement partie de nos vies, de notre société et de l’actualité.

Le plein emploi des Trente Glorieuses a tellement fait perdre la raison à nos élites qu’elles imaginent depuis… 1973 (1er choc pétrolier) qu’il suffirait que la croissance reparte durablement pour le revivre… Soit, comme nous le savons bien, un authentique délire intellectuel dont la durée est bien plus longue (50 ans !) que celle de ladite période bénie (28 ans et non 30 entre 1945 et le premier choc pétrolier en 1973)…

Notre société toute entière repose sur l’emploi et la sécurité financière que notre inconscient collectif lui attribue. Pendant les premières années de la vie professionnelle, l’emploi, et plus particulièrement le CDI, semble être le Graal absolu. Celui qui offre la stabilité tant recherchée par les propriétaires lorsque nous souhaitons louer un appartement ou par les banquiers lorsque nous cherchons à emprunter. Celui qui rassure les proches. Celui qui permet à un couple de faire le grand saut pour fonder une famille. Celui enfin qui donne accès aux biens matériels, aux loisirs, aux voyages… à la consommation qui fait tourner notre économie. Amnésie, conditionnement social, force des habitudes, Trente Glorieuses, succession des générations, formidable accélération technologique… plusieurs raisons peuvent expliquer cette impression que l’emploi a toujours existé. Que nenni ! l’emploi n’est pas bien vieux. Comme le rappelle utilement le philosophe et prospectiviste Marc Halévy : « le contrat d’emploi salarié fut taillé sur mesure pour les ouvriers d’usine, dans le cadre de la révolution industrielle ».
Tout a en effet basculé, lorsque les paysans sont devenus, comme le raconte très bien Pierre Rabhi dans son livre Vers la sobriété heureuse, des ouvriers employés par les usines pour réaliser pendant un temps donné, dans un lieu fixe, un travail précis.

L’emploi n’est donc qu’une forme de travail parmi d’autres, récompensée par une rémunération et encadrée par un contrat.
Il s’agit d’une construction totalement artificielle, créée par des humains pour d’autres humains, caractérisée par un lien de subordination et qui à l’origine a enfermé – et par la même occasion rendu captifs·ives – des personnes qui vivaient en toute autonomie au grand air. Attiré·e·s par l’argent, elles ont abandonné leur liberté. Converties à la religion de la croissance, elles ont aussi abandonné la sobriété pour succomber au matérialisme et au consumérisme. L’emploi a donc transformé des paysans libres et autonomes en ouvriers disciplinés et subordonnés pour en faire de bons petits consommateurs !

À l’échelle de l’histoire de l’humanité, l’emploi, jeune de moins de 2 siècles, est également conjoncturel. Pur produit de notre civilisation thermo-industrielle et du progrès technologique, l’emploi est aujourd’hui gravement menacé par le fruit le plus avancé de ce même progrès, la robotisation et l’IA (l’Intelligence Artificielle). Et il finira par s’éteindre logiquement avec l’effondrement de notre civilisation, lorsque le carburant énergétique principal de cette dernière, le pétrole, viendra à manquer. Rétrospectivement, il conviendra alors de nous demander comment nous avons pu lui donner autant d’importance. La prise de conscience promet d’être brutale… 

Le travail est naturel, intemporel et épanouissant !


Selon le philosophe Bernard Stiegler, auteur du livre L’emploi est mort. Vive le Travail ! et l’économiste Baptiste Mylondo, le travail peut être considéré comme une activité diverse et variée qui apporte quelque chose à l’individu et permet de contribuer au bien commun.

Concept infiniment plus étendu que l’emploi, le travail revêt plusieurs dimensions.
D’un point de vue purement économique, le travail englobe une palette très large d’activités et de statuts divers·es et varié·e·s : l’emploi (salariat sous différentes formes : CDI, CDD, intérim, portage salarial), le fonctionnariat, le travail indépendant (artisan·e·s, commerçant·e·s, agriculteurs·ices, professions libérales, journaliers·ères, startupers, travailleurs·euses de plateforme – chauffeurs Uber ou livreurs·euses Deliveroo – freelances, intermittent·e·s du spectacles), et l’entrepreneuriat pour ne citer que les activités socialement reconnues comme du « vrai » travail.
D’un point de vue pragmatique, la seule dimension économique du travail caractérisée par la rétribution financière est encore bien trop réductrice. En effet, quantité de personnes travaillent, sans en avoir toujours réellement conscience et sans que cette activité bénéficie d’une reconnaissance sociale. Ainsi, un peintre qui réalise des toiles travaille et ne touchera une rétribution que s’il parvient à les vendre. Il en va de même de l’écrivain en pleine écriture de son manuscrit ou du comédien de théâtre qui répète son rôle dans une pièce qui ne se jouera peut-être jamais. Tous trois travaillent. L’entrepreneur qui crée son entreprise travaille, lui aussi, bel et bien sans toucher aucune rétribution tant que son entreprise n’est pas rentable. Sans parler de la personne bénévole dans une association ou du coach sportif d’une équipe
de jeunes… Une personne qui entretient son potager, travaille. Elle ne va pas forcément vendre ses légumes mais son activité va lui apporter quelque chose, notamment de la nourriture. De la même manière, une maman (ou un papa !) qui décide de « rester à la maison » pour s’occuper de ses enfants, travaille. Elle (ou il) ne perçoit pourtant aucune rétribution pour cette activité à plein temps. Toutes ces personnes travaillent, aucune n’est rémunérée. Le travail n’est donc pas forcément associé à une rétribution financière et encore moins à un salaire, associé au seul emploi : il est hors contrat. Même le « demandeur d’emploi » a un travail, sa recherche d’emploi !
Le travail n’est lié ni à une période de la vie en particulier (l’âge adulte entre la majorité et la retraite), ni au cadre uniquement professionnel. Quel que soit notre âge, nous travaillons. Ne dit-on pas à un enfant qui rentre de l’école ou à un·e étudiant·e qui révise ses examens : as-tu bien travaillé ? Quelle que soit notre situation professionnelle, nous travaillons… tout au long de la journée, du matin (préparation du petit déjeuner) au soir (devoirs avec les enfants, préparation du dîner, vaisselle…), la semaine comme le WE (courses, ménage, rangement, lessives…) alors que la plupart d’entre nous pense que le travail ne s’exerce que 5 jours sur 7, de 8-9h à 18-19h essentiellement dans l’entreprise, le reste n’étant pas du travail… Le travail englobe donc aussi bien l’activité professionnelle (salariée ou non) qu’une bonne partie de l’activité personnelle.

N’en déplaise à toutes celles et tous ceux qui pensent qu’il y a d’un côté le boulot et de l’autre les loisirs, la frontière n’est pas toujours aussi étanche. D’ailleurs certaines réactions sont assez révélatrices de cette forme de rigidité intellectuelle qui oppose le jeu et l’apprentissage ou la détente et la réflexion.
Voici deux anecdotes pour illustrer ce propos :
• « Bon, on n’est pas venu ici seulement pour jouer, tu es là aussi pour apprendre des choses ! ». Jolie leçon de vie d’un père à son fils en visite à la Cité des Sciences et de l’Industrie de Paris.
Il est aussi amusant qu’assez consternant de réaliser à quel point on oppose si souvent jeu et apprentissage alors que c’est justement par le premier que le second – qui est une forme de travail – est le plus efficace.
• « Eh, tu lis pour te détendre ou pour travailler ? ».
N’avez-vous jamais entendu ce type de question ? Et ne pas trop savoir quoi répondre… les deux !
Finalement, où s’arrête le loisir et où commence le travail ?

Maintenant que vous avez compris à quel point la différence entre le travail et l’emploi est immense, je vous invite à méditer sur ma modeste contribution à cette grande réflexion : « il y aura toujours du travail, même le jour où il n’y aura plus d’emploi(s) ! » De cette affirmation résulte un triple non sur des idées reçues malheureusement souvent relayées par les médias, des économistes peu éclairé·e·s ou nos politiques mal informé·e·s.
NON, l’automatisation/robotisation ne peut en aucun cas signer la fin ou la mort du travail. C’est bien l’emploi qui est en sursis.
NON, nous ne risquons pas de nous retrouver un jour sans travail à nous demander comment occuper nos journées. Ce sont nos emplois qui vont disparaître et c’est tant mieux.
NON, la fin de l’emploi n’est en aucun cas une catastrophe, c’est sa mise sous assistance respiratoire qui l’est, pour notre liberté, notre libre arbitre, notre prise de risques et surtout pour la santé de la Terre et la survie de ses habitant·e·s, nous y compris !

Travail ne vient pas de Tripalium !


Peut-être faites-vous partie de celles et ceux qui préfèrent le mot activité à celui de travail car vous associez tout naturellement ce dernier à la souffrance, voire à la torture… du fait même de son origine latine : le fameux Tripalium !

Et bien, contrairement à cette idée communément répandue et même cultivée par certain·e·s, le mot travail n’a absolument aucun lien avec Tripalium. Son ori- gine est plus vraissemblablement plurielle comme le démontrent le philosophe Michel Forestier sur son blog Penser le travail autrement et le chercheur, membre du Laboratoire de Recherche sur le Langage de l’Université de Clermont Auvergne, Franck Lebas dans son étude L’arnaque de l’étymologie du mot travail :

« On ne compte plus les références à cette fameuse histoire linguistique à propos des origines du mot travail. C’est une des étymologies les plus connues. Une série télévisée récente en a même fait son titre : Trepalium. Ce mot latin(1), qui désigne un instrument de torture, est en effet supposé être la source du mot français travail. Cette hypothèse permet de conforter l’idée selon laquelle le travail serait, intrinsèquement, une souffrance, voire un supplice. Cette interprétation linguistique est aussi exploitée par certaines organisations(2) qui stigmatisent le travail vu comme une activité rémunératrice mais pénible, pour valoriser les activités qui procurent de la satisfaction et qui, elles, appartiennent à la sphère des loisirs, de l’utilité sociale, etc. Ces raisonnements sur l’histoire des mots sont doublement frauduleux : ils tentent, d’une part, d’essentialiser une dimension de l’organisation sociale, pour mieux discréditer les idées progressistes. D’autre part, ils alimentent une idée reçue sur le langage, selon laquelle les sources anciennes des mots touchent à la « vérité » des choses. Cette dernière idée, dont toute l’histoire de la linguistique démontre qu’elle est fausse, est exprimée dans le mot étymologie lui-même, formé sur le mot grec etumos qui signifie « vrai ». En réalité, rien n’interdit aux sociétés de redéfinir en permanence ce qu’est le travail, et ce que signifie le mot travail. Nier cette double réalité et rapporter tous les discours à une « nature originelle » du travail, prétendument accessible à travers l’étude de l’étymologie, c’est effectuer un véritable « travail » sur la pensée, un travail idéologique, dirigé contre les tentatives de repenser en profondeur la place du travail dans la société(3).

Tout aussi grave est le principe de construire, dans le cadre de ces démarches purement idéologiques, de faux parcours étymologiques. C’est très probablement ce qui est arrivé au mot travail. En effet, le passage du latin tripalium à l’ancien français travaillier, proche ancêtre du verbe moderne travailler, via un verbe hypothétique *tripaliare, est hautement improbable(4). Tout porte à penser que cette histoire est une arnaque idéologique, utilisant frauduleusement la linguistique.

Cette hypothèse autour de tripalium a déjà été contestée, par d’éminents linguistes, dont Émile Littré et Michel Bréal, qui ont privilégié l’influence d’un autre étymon, le latin trabs(5) qui signifie « poutre » et qui a généré entraver. L’idée est que la notion de souffrance, qu’on décèle dans beaucoup d’emplois du mot travail dès son apparition au XIIème siècle, exprimerait ce que ressent l’animal quand on l’entrave (on immobilisait les animaux afin de soigner une blessure ou de les ferrer, par exemple).

Mais d’autres éléments invitent à se tourner vers une autre histoire génétique du verbe travailler, d’où découle le nom travail. En particulier, l’étude faite par Marie-France Delport(6) des mots hispaniques médiévaux trabajo (= travail) et trabajar (= travailler), dont elle montre qu’ils expriment une « tension qui se dirige vers un but et qui rencontre une résistance ». L’auteure propose de rapprocher cette description sémantique du préfixe latin trans-, qui se réduit souvent à tra- (tramontane, traverser, traboule, etc.), et qui exprime un principe de passage d’un état vers un autre. L’auteure est citée par Jean-Luce Morlie(7), qui propose un rapprochement entre les équivalents de travail dans plusieurs langues, et dégage la séquence consonantique [rb] comme patron commun(8) (laBor en latin, aRBeit en allemand, RaBot en Russe, etc.).

Néanmoins cette hypothèse alternative rencontre des difficultés : le latin labor utilise objectivement la séquence [br], mais la dernière consonne appartient au suffixe de déclinaison, commun à une série de noms (dolor, soror, color, etc.). La base de labor se restreint donc à lab, c’est cette séquence qu’il est préférable d’utiliser dans le cadre d’une recherche lexicale. Enfin, et surtout, toutes ces hypothèses buttent sur une énigme : le lien formel évident entre travail et l’anglais travel, qui signifie « voyager ». Tout porte à croire que l’anglais travel provient bel et bien de France, à époque médiévale et peut-être avant. Les tenants de l’hypothèse de l’étymon tripalium imaginent que le verbe anglais exprime la souffrance, voire le supplice, du voyageur de ces temps reculés, où il était difficile de se déplacer sur de grandes distances. Cette explication est, comme disent les anglais, « far-fetched » (« tirée par les cheveux » en français) et en tout cas exagérée. Il est préférable de rechercher une source qui serait commune à l’anglais travel et au français travailler, en imaginant une bifurcation vers l’idée du voyage – accompagnée de l’idée d’effort ou d’obstacle à franchir – et une autre vers l’idée plus générale de « tension vers un but rencontrant une résistance ». C’est possible dès lors qu’on rassemble les pièces du puzzle :
1. Le verbe hispanique médiéval trabajar, dont l’histoire a partie liée à celle de travailler, exprime une « tension vers un but rencontrant une résistance »,
2. Le préfixe latin trans- se réduit parfois à la forme tra-,
3. travel et travail ont une étymologie commune.

On peut en déduire que travailler s’est formé sur une base lexicale exprimant un mouvement, qui s’articule au préfixe tra- exprimant la notion de passage assortie d’une résistance(9). Cette base utilise manifestement la séquence consonantique [vl]. Cette nouvelle hypothèse est cohérente avec l’existence d’un morphème(10) -val- présent dans dévaler, val, vallée, etc., mais aussi de la variante [bl] et notamment du morphème -bal- présent dans balayer, bal, balade, etc. En somme, tout se passe comme si le parcours menant à travailler était proche de celui menant à trimbaler ou trabouler(11) (qui a donné traboule = passage qui traverse un pâté de maisons). D’ailleurs, l’origine supposée de trabouler est un verbe hypothétique du bas latin *trabulare, réduction du latin classique transambulare. Le verbe *trabulare, s’il a bien existé, pourrait donc être le chaînon manquant, de façon bien plus convaincante qu’un *tripaliare issu de l’instrument de torture.

Ce nouvel éclairage sur travailler et travail n’empêche pas de supposer une influence de la forme trabs, donc de la notion d’entrave, qui a pu orienter les usages vers des expressions de souffrance, ainsi qu’Émile Littré en a eu l’intuition. Mais l’hypothèse d’une source étymologique ayant trait à la torture, qui aurait directement impacté la signification de travail, est sans doute à écarter. Par ailleurs, un lien linguistiquement structurant reste possible entre travail et son concurrent labor, à travers une métathèse(12) [bl]/[lb], chacun des lexèmes contribuant à un champ lexical plus ou moins unifié (laborieux, élaborer, etc.).

Reste à intégrer l’usage très particulier du travail d’enfant, qui désigne, depuis le moyen-âge, la phase de l’accouchement. S’agit-il d’exprimer la souffrance qu’endurent les femmes lors de l’accouchement, comme y insistent les tenants de l’étymon tripalium ? S’agit-il d’une métaphore (plus que douteuse) des entraves appliquées aux animaux ? Ou bien s’agit-il de désigner le fait de faire « passer » l’enfant vers l’extérieur, au prix d’une résistance et de nombreux efforts(13), comme pourrait l’indiquer l’étude de trabajar ? La question peut enfin être posée en ces termes, mais il sera sans doute difficile d’y répondre, tant les enjeux idéologiques ont été déployés autour de cet événement particulier, principalement par la chrétienté, rendant inextricables les enjeux discursifs eux-mêmes.

Nous pouvons néanmoins affirmer que les entreprises idéologiques autour du concept de travail ne peuvent plus légitimement être alimentées par l’hypothèse d’un lien étymologique entre le terme travail et le nom d’un instrument de torture. Au contraire, on peut déployer l’idée d’une association entre travailler et « viser un but, nécessitant de surmonter des résistances », non pas comme un nouveau talisman prenant la place du tripalium, mais comme fil conducteur de l’histoire des métiers et des activités humaines. Les perspectives idéologiques sont tout autres, et bien plus radieuses que le discours stigmatisant auquel nous avons été habitués. »

1. La forme initiale, qui est citée dans de nombreux dictionnaires et que nous utiliserons dans la suite du texte, est tripalium.
2. Notamment, le Mouvement Français pour un Revenu de Base.
3. Redonner aux travailleurs la maîtrise de ce qu’est le travail, par un nouveau droit politique, est un des objectifs de l’association Réseau Salariat (reseau-salariat.info), qui prolonge et diffuse les travaux du sociologue et économiste Bernard Friot.
4. André Eskénazi résume sa critique dans son étude étymologique du mot travail (Romania, 2008, tome 126, n°3-4, p.307) : « L’étymon tripalium est une chimère ; le prétendu dérivé tripaliare n’a donc pas de consistance ».
5. La même source étymologique est utilisée par André Eskénazi pour fonder l’hypothèse selon laquelle tous les sens de travailler se ramènent à une signification abstraite : « rupture, sous la pression d’une intervention extérieure, d’une position fondamentale de dégagement dans « l’en soi-pour soi-chez soi » ».
6. Delport Marie-France (1984), « Trabajo-trabajar(se) : étude lexico-syntaxique », dans Cahiers de linguistique hispanique médiévale, n°9, pp. 99-162.
7. https://blogs.mediapart.fr/jean-luce-morlie/blog/280911/tripalium-une-etymologie-ecran-archive
8. Le lien avec le [rv] de tRaVail en français est effectivement envisageable, puisque le passage de [b] à [v] est
très fréquent.
9. Michael Grégoire, sur la base d’une étude de l’espagnol, propose un continuum partant de la forme tri- vers la forme tra-, en passant par tre-, tru-, et tro-, comme exprimant différents degrés de « dépassement de l’entrave ». A l’extrémité de cette échelle, la forme tra- exprimerait la présence d’une entrave mais aussi son dépassement complet (Michaël Grégoire, 2012, Le lexique par le signifiant. Méthode en application à l’espagnol, Presses Académiques Francophones, Sarrebruck).
10. Cet aspect de la démonstration fait l’objet d’une étude en cours, que je mène en collaboration avec Nathalie Bragantini-Maillard.
11. À noter que le rapprochement travailler/trabouler est cohérent avec la création du nom boulot, synonyme de travail.
12. Inversion de sons, souvent consonantiques, dans l’histoire d’une forme linguistique, comme dans l’apparition de fromage à partir de mettre en forme, ou lien lexical entre des termes manifestant une telle inversion, comme forme et morphologie.
13. André Eskénazi interprète cette expression d’une façon analogue : « Il est bien connu que la femme a vocation d’enfanter dans la douleur ; et pourtant, si la parturiente en éprouve la réalité dans tous les cas, ce n’est pas cela que travail dit : travail désigne la rupture marquée par la venue à terme, qui clôt une position
établie, neuf mois de gestation. (…) un enfant ne passe pas du ventre de sa mère au monde comme une lettre à la poste (…) » (Romania, 2008, tome 126, n°3-4, p.300).

La cruelle incompétence de nos élites...

Comment peut-on aujourd’hui exercer les plus hautes fonctions et donc prétendre faire de la lutte contre le chômage l’une de ses priorités, lorsque l’on est parfaitement incompétent en ma- tière de travail et d’emploi ? J’avoue être pour le moins perplexe quant à l’ignorance absolue d’Emmanuel Macron en la matière et à sa suffisance méprisante à l’égard de celles et ceux qui ga- lèrent. Cette réalité-là, il ne l’a jamais connue. Entre l’Inspec- tion Générale des Finances, la Banque Rotschild, le Ministère de l’Économie et l’Élysée, Emmanuel Macron n’a pas vraiment eu l’occasion de pointer à Pôle emploi.
Pour illustrer cette incompétence aussi coupable que regret- table, je vous propose de revenir sur deux sorties de très grande classe de notre Président courant 2018. Lors de la première, il in- vitait un jeune horticulteur sans emploi à « traverser la rue » pour trouver un job dans la restauration… Lors de la seconde, il exhor- tait en Guadeloupe les jeunes à prendre leurs responsabilités. Mi-septembre, un soir, en zappant 5 minutes pour me changer les idées après avoir visionné un épisode plutôt sombre de la dernière saison de la série Breaking Bad, je suis tombé sur l’une de ces émissions dont la télé et la radio ont le secret, ce type de plateaux réunissant des journalistes et des expert·e·s pour commenter pendant 2 heures de manière passionnée – à dé- faut d’être passionnante – un micro événement de l’actualité politique ou économique du jour. Le comble du traitement hy- per court-termiste de l’information. Si, si, vous savez bien, les émissions comme Les Informés sur France Info, C dans l’air sur France 5 ou Grand angle sur BFM TV. Seules les informations anecdotiques, sans lendemain, semblent les intéresser… Les su- jets abordés par ces émissions sont le plus souvent tellement éloignés des vrais enjeux de notre époque qu’ils me semblent sortis d’un monde parallèle, totalement virtuel. Vous imaginez bien que la première sortie présidentielle face à l’horticulteur ne pouvait leur échapper. C dans l’air était forcément sur le coup avec le sujet Emploi : suffit-il de « traverser la rue » ?. De son côté, Grand Angle avait choisi le sujet Macron fait-il trop la le- çon ?… Les deux débats étaient forcément surréalistes entre les un·e·s qui stigmatisaient le goût prononcé d’Emmanuel Macron pour l’humiliation en public et les autres qui soutenaient que sur le fond il n’avait pas tellement tort… consternant !
16 septembre 2018 à Paris, lors d’un échange avec un horti- culteur : « Dans l’hôtellerie, le café, la restauration, dans le bâ- timent, il y a pas un endroit où je vais où ils me disent pas qu’ils cherchent des gens. Pas un, non mais c’est vrai. Il y a des métiers qui nécessitent des compétences particulières. Quand les gens les ont pas, on les forme, c’est pour ça qu’on investit. Mais après, il y a des tas de métiers, il faut y aller honnêtement. Hôtels, ca- fés, restaurants, je traverse la rue, je vous en trouve. Ils veulent simplement des gens qui veulent travailler avec les contraintes du métier. Vous allez à Montparnasse, vous faites une rue avec tous les cafés restaurants, franchement il y en a un sur deux qui recrute en ce moment. »
29 septembre 2018 en Guadeloupe, avec un jeune devant les caméras : « Moi j’attends de chaque jeune qu’il prenne ses responsabilités, chaque jeune ou moins jeune même. Et donc quand il y a des offres d’emploi qui existent, même si ce n’est pas exactement ce que l’on veut, il faut peut-être au début ac- cepter pendant quelques mois pour se mettre le pied à l’étrier. C’est important, parce que sinon on est dans une société qui demande toujours la solution à l’autre. » Je vais vous épargner ici une réflexion sur le caractère juste ou profondément indigne des propos présidentiels, à vous de ju- ger. En revanche, je profite de ces deux jolies sorties pour sou- ligner qu’il est bien difficile de prétendre lutter contre le chô- mage lorsque l’on tient un raisonnement aussi absurde que celui d’Emmanuel Macron. Non, je suis taquin, il est bien légitime que notre Président fasse la leçon à ces « feignasses » de chô- meurs·euses. La situation est pourtant simple : il suffit à chacune des 6 millions de personnes inscrites à Pôle emploi d’accepter, sans faire la fine bouche, l’une des 150 à 300 000 opportunités professionnelles qui ne trouvent pas preneur chaque année… Les entreprises vont bien entendu recruter avec enthousiasme un chef de produit sur un poste de Data Scientist ou un vendeur pour faire de l’actuariat, tout comme les restaurants parisiens rêvent d’embaucher des horticulteurs lorsqu’ils recherchent des serveurs ! Et si c’est utile, une petite formation permet- tra l’acquisition des compétences manquantes. Emballé, c’est pesé… le problème est réglé. Ah, j’oubliais un tout petit détail… 6 millions – 300 000… Ça fait 5,7 millions, non ?
C’est tout de même incroyable que l’on puisse être Président de la République d’un pays comme la France en étant aussi ignare (pour ne pas dire autre chose) sur la réalité du monde du tra- vail et j’utilise ici bien le mot travail et non le mot emploi. C’est encore plus dingue lorsque ce même Président a eu le culot, pendant la campagne, de se présenter comme « Le Candidat du Travail » !!!
L’occasion est trop belle… je ne peux résister à la tentation de partager avec vous ce petit bijou. Voici les premières lignes de la rubrique Travail / Emploi de son programme de 2017 : « Per- mettre à chacun de vivre de son travail.
« Notre projet est celui de la société du travail. Car c’est en tra- vaillant que l’on peut vivre décemment, éduquer ses enfants, profiter de l’existence, apprendre, tisser des liens avec les autres. C’est aussi le travail qui permet de sortir de sa condition et de se faire une place dans la société.
Nous ne croyons pas aux discours sur la « fin du travail ». En ré- servant dans les faits l’emploi* aux salariés les plus productifs, en assumant de rejeter une partie de la population dans les fossés de « l’inutilité » économique, nous renoncerions à la promesse républicaine de l’émancipation individuelle et collective. Mais nous ne sommes pas naïfs pour autant : toute une partie des Français ne s’épanouissent pas dans leur travail, et nous devons leur permettre d’évoluer professionnellement.
C’est pourquoi la lutte contre le chômage et le combat pour l’émancipation par le travail et au travail doivent aller de pair et constituer la priorité de notre engagement. L’accès aux qualifi- cations et la montée en compétences en sont la clé principale. » Bon, vous avez pigé ?
Si le Président et ses brillant·e·s conseiller·ères maitrisaient bien la différence entre travail et emploi, avec un tel programme, l’élection du « Candidat du travail » aurait été une Révolution. Otez-moi d’un doute, c’est pas le titre d’un livre ?
Hélas, la confusion entre travail et emploi est ici affligeante. L’ir- ruption du mot emploi (ci-dessus *) au beau milieu prête même à sourire. En fait, il suffit de remplacer « travail » par « emploi » pour comprendre la vraie signification de ce texte.

Êtes-vous vraiment libre ?


Voici venu le moment de vous poser LA question : êtes-vous vraiment libre ? Libre de vos choix, de vos décisions ?
Êtes-vous vraiment libre de choisir votre activité ? Si vous aviez réellement le choix, exerceriez-vous votre job actuel ? Continueriez-vous à consacrer autant de temps et d’énergie à réaliser les missions qui vous sont confiées ? Continueriez-vous à consacrer autant de temps et d’énergie à remplir les objectifs fixés par votre responsable hiérarchique ? Continueriez-vous à consacrer autant de temps et d’énergie au service d’une organisation dont vous ne partagez pas les valeurs, qui pratique l’évasion fiscale, qui spécule sur les matières premières vitales pour une bonne partie de la population mondiale, ou dont l’activité est préjudiciable pour la préservation des conditions d’habitabilité de la Terre ?
Êtes-vous vraiment libre de choisir la manière d’occuper votre temps « libre » et de dépenser votre argent ? Si vous aviez réellement le choix, passeriez-vous autant de temps dans les magasins et les centres commerciaux ? Achèteriez-vous au- tant d’objets, de jouets pour vos enfants et de vêtements ? Achèteriez-vous une aussi grosse voiture si polluante ? Construiriez-vous une aussi grande piscine pour en mettre plein la vue à vos ami·e·s et voisin·e·s ? Vous égare- riez-vous à réussir dans la vie au lieu de réussi votre vie ?
Êtes-vous vraiment libre de choisir la meilleure éducation pour vos enfants ? Celle qui ferait d’eux de futur·e·s citoyen·ne·s conscient·e·s et engagé·e·s plutôt que des consommateurs·trices frénétiques ?

Ikigai et nouveaux métiers à l’heure du grand collapse (biologique et civilisationnel) !


Et si nous adoptions toutes et tous une activité VRAIMENT utile pour participer à l’émergence d’une nouvelle société ; inventer une civilisation VRAIMENT durable en étroite symbiose avec son environnement, respectueuse des écosystèmes, amoureuse du vivant, soucieuse de préserver l’extraordinaire biodiversité végétale et animale de Gaïa ; occuper une place VRAIMENT normale, celle d’une espèce parmi d’autres, en aucun cas supérieure, qui après s’être arbitrairement octroyée beaucoup trop de droits, doit remplir ses devoirs fondamentaux à l’égard des colocataires de sa si belle maison !
Et si nous nous retroussions les manches pour ENFIN réparer les innombrables dégâts que nous avons causés dans notre maison ; ENFIN nettoyer la Terre – continents et océans – de tous ces immondes déchets que nous avons (in)consciemment jetés, lâchement abandonnés, bêtement entassés ; ENFIN dépolluer les différents éléments (terre, eau, air), décontaminer la biosphère, dé-bétonner le paysage !
Et si nous nous mettions toutes et tous au boulot MAINTENANT sans plus attendre, non pas pour éviter l’inéluctable puisqu’il est déjà trop tard, mais pour anticiper sagement, amortir les chocs et réduire nos cruels impacts ; MAINTENANT sans plus espérer un hypothétique réveil au pied du mur puisque nous y étions déjà il y a 50 ans, ou miser sur la toute puissante technologie pour nous sauver, car sans carburant elle sera si fragile ; MAINTENANT, sans plus tergiverser sur le temps qu’il nous reste pour réagir – 5 ans, 10 ans, 20 ans -, nous l’avons totalement épuisé !


Pour un Ikigai altruiste

Vous êtes-vous déjà – réellement ! – posé la question du sens de votre activité professionnelle principale ? À quoi sert votre job (en dehors de son évidente utilité économique qui vous permet de payer vos factures, votre loyer ou votre emprunt immobilier, vos loisirs, vos vacances…) ? Est-il vraiment utile au regard du principal défi que l’espèce humaine doit relever pour limiter les dégâts de l’effondrement, réparer ce qu’elle a saccagé et protéger ce qu’elle peut encore ?
Nous sommes de plus en plus nombreux·euses à être à la recherche du Graal ultime : quel sens donner à notre vie ? Cette question cruciale peut, ou plutôt devrait, se poser à la fin des études, lors de l’arrivée sur le « marché du travail ». Elle surgit également bien souvent lors du virage (crise ?) de la quarantaine ou celui de la cinquantaine. Et de plus en plus, très tôt, entre 3 et 5 ans à peine après le début de l’activité professionnelle, lorsque l’on se rend compte que l’on fait fausse route, que l’on s’aperçoit que l’on a surtout emprunté une voie pour briller dans les yeux de ses parents, que l’on est interchangeable et/ ou que l’on exerce un «Bullshit job» (« Job à la con » en Français). De nombreux·euses jeunes diplômé·e·s des écoles les plus prestigieuses se réorientent alors vers des métiers plus concrets aux résultats plus palpables (caviste, patissier·ière, artisan·e, …). Deux ouvrages se penchent sur cette tendance : Bullshit Jobs de l’anthropologue américain David Graeber, et La Révolte des premiers de la classe du journaliste français Jean-Laurent Cassely. Généralement, cette réflexion existentielle a pour objectif principal d’identifier à titre individuel l’activité dans laquelle nous pourrions nous épanouir le plus, en sortant de la simple logique diplôme / carrière / réussite aux yeux des autres. Sortir des différents conditionnements qui nous emprisonnent : celui de nos parents (le rêve qu’ils font à notre place), celui de la société (l’image artificielle de la réussite sociale dans un monde capitaliste, ultra-libéral et surtout ultra-destructeur…), celui de notre propre perception du monde.

La philosophie de l’Ikigai consiste à trouver l’équilibre idéal entre :
1. Ce que j’aime faire,
2. Ce dans quoi je suis bon·ne,
3. Ce pourquoi je peux être payé·e
4. Ce dont le monde a besoin.
Cette philosophie d’origine japonaise est extrêmement puissante pour répondre individuellement à la fameuse question du «Why» (pourquoi ? quelle est votre raison d’être ?).
Au vu de la situation d’extrême urgence actuelle, il est essentiel de nous inscrire, toutes et tous, aussi vite que possible – là, maintenant, tout de suite – dans cette philosophie vertueuse de l’Ikigai, non pas uniquement dans une quête de sens individualiste, mais dans une ouverture altruiste envers la vie sur Terre, celle des biosphères végétale et animale, et donc la nôtre.

En inversant la logique, nous pourrions donc nous poser les mêmes questions, mais dans un ordre différent :
1. De quoi le monde la Terre et le vivant ont-il besoin ?
2. Quelle est l’activité que j’aime (ou aimerais) faire pour me rendre utile ?
3. Quelle est l’activité dans laquelle je suis (ou je pourrais être) bon·ne ?

Alors, forcément reste la question clé de la rétribution…


Quelle rétribution ?

Comme répondre à cette fameuse question « ce pourquoi je peux être payé·e » de l’Ikigai. Car, c’est bien joli d’expliquer que l’emploi est artificiel et qu’il participe à la croissance destructrice. Comment parvenir à le remplacer massivement par un travail naturel à visée utile pour le bien commun, la préservation de la vie sur Terre et donc la survie de l’espèce humaine ? Pour libérer le travail, le promouvoir et le rendre attractif, il faudra nécessairement le valoriser socialement comme c’est le cas de l’emploi aujourd’hui. Il faudra également le rétribuer à sa juste valeur, qu’il soit économique, culturel, associatif, familial ou… citoyen. Serait qualifié de « citoyen », tout travail utile à l’intérêt collectif, toute activité positive à l’égard de la biodiversité végétale et animale, des humains et du développement d’une vraie démocratie.

La seule et unique solution pour rétribuer toutes les formes de travail est sans aucun doute le revenu universel, dans sa version sociale, supérieure au seuil de pauvreté et constituant un socle commun sur lequel peuvent s’ajouter d’autres revenus et indemnités. Seules des idées radicalement différentes de celles qui nous engluent dans la situation actuelle peuvent nous en sortir.

Une telle mesure n’est-elle pas « irréalisable et infinançable » (pour reprendre les termes d’un ancien Premier ministre) ? L’Assurance maladie et les congés payés ont sans doute dus être jugés tout aussi inconcevables avant leur mise en place. De nombreux économistes dont Philippe Van Parijs, expert de l’Allocation universelle et Fondateur du Basic Income Earth Network (BIEN) ont démontré qu’une telle mesure était parfaitement finançable. C’est d’autant plus vrai si nous décidions de nous réapproprier le pouvoir de création monétaire.
Un revenu de base n’encouragerait-il pas l’oisiveté et l’assistanat généralisé·e·s ? À chaque fois qu’elle a été testée, l’allocation universelle a démontré le contraire avec des personnes qui, se sentant redevables, se mettaient au service de la collectivité.

Comme l’explique si bien l’expert Philippe Van Parijs, la vertu du Revenu Universel est triple :
1. Éradiquer la pauvreté en permettant à toutes les personnes d’accéder à un logement. Cette seule raison devrait se suffire à elle-même. Mais comme nous ne vivons pas vraiment dans un monde engagé pour faire disparaître toute forme d’inégalité, cela ne suffit pas à convaincre le plus grand nombre.
2. Lutter contre la disparition massive d’emplois du fait de l’automatisation/robotisation. Certains des plus grands patrons de la Silicon Valley, pas forcément connus pour leurs préoccupations sociales – Musk, Gates et Zuckerberg – soutiennent l’instauration d’un tel revenu pour cette raison précise. Mais, cela ne suffit pas à convaincre les pseudos expert·e·s qui croient encore à la destruction créatrice de Schumpeter.
3. Choisir librement son travail et donc l’activité dans laquelle chacun·e souhaite investir son temps et son énergie parce qu’elle est porteuse de sens, qu’elle correspond vraiment à ses aspirations, qu’elle est utile. Voilà nous y sommes, cette si précieuse liberté de choix ne peut exister que si l’autonomie financière individuelle ne dépend plus uniquement d’un emploi alimentaire subi.

Si vous disposiez de cette liberté, resteriez-vous dans votre emploi actuel ?

La mise en place d’un revenu universel, c’est à dire versé à chaque personne tout au long de sa vie, sans aucune condition, libérerait formidablement l’audace et les énergies pour servir les rêves les plus fous. Car, le revenu universel est le seul moyen de mettre fin définitivement au chômage en liquidant l’emploi. Et oui, en versant un revenu de base identique à chaque individu, l’emploi perdrait sa dimension faussement émancipatrice – financièrement parlant – et toute activité serait reconnue comme un travail à part entière. Par conséquent, plus personne ne serait au chômage ! La fin de l’emploi, c’est donc la fin du chômage et le renouveau du Travail !