Comme beaucoup d’effondristes/collapsos francophones, j’ai découvert Jem Bendell et Adaptation Radicale via une interview de Julien Lecaille par Pablo Servigne dans l’un des numéros de l’excellent Yggdrasil – le dernier magazine avant la fin du monde. Depuis leurs naissances respectives, des ponts se sont tout naturellement créés entre Adaptation Radicale et L’Archipel du Vivant. J’ai moi-même fait partie d’AR pendant quelques mois et L’Archipel du Vivant a été fréquenté par des membres d’AR en retour. Aujourd’hui, deux des membres les plus actifs d’AR et du Deep Adaptation Forum font partie de l’équipe opérationnelle de notre ONG. Alors, lorsque Dorian m’a parlé de la récente traduction française du dernier livre de Jem Bendell, cela m’a forcément intéressé. Puis, plus récemment, Vincent a remis une couche en ignorant que j’étais déjà en contact avec Dorian… small world ! Je leur ai adressé mes questions pour en savoir plus et vous permettre de découvrir l’esprit du livre.

Ont participé à cette interview écrite les traducteur·ices suivant·e·s, par ordre alphabétique : Dorian Cavé, Lilas Courtot, Daniel Rodary, Vincent Valdmann, et Xavier Verzat. Lorsqu’elles ne sont pas précédées des noms ou initiales de certain·e·s des traducteur·ices, les réponses à ces questions sont proposées au nom de l’équipe de traduction tout entière.

Qui est Jem Bendell ?

On peut citer sa biographie « officielle » : Diplômé de Cambridge et professeur d’université, Jem Bendell a vingt ans d’expérience dans le domaine du développement durable, en tant que chercheur, éducateur, facilitateur, et conseiller de l’ONU et d’ONG internationales. Jem Bendell s’est fait connaître notamment suite à la publication de son article « Deep Adaptation » en 2018, qui a influencé la création du mouvement Extinction Rebellion au Royaume-Uni. Il a écrit ou co-écrit plus de 100 publications, dont quatre livres et cinq rapports des Nations unies. Son travail rejoint de près, dans le monde anglophone, celui de penseurs tels que Pablo Servigne en France.

Pouvez-vous nous rappeler comment sont nées Deep Adaptation (et le Deep Adaptation Forum si les deux sont distinct·es) et Adaptation Radicale en France ? Existe-t-il d’autres « antennes » de Deep Adaptation dans d’autres pays ? Si oui, où ?

Dans l’article « Deep Adaptation » de 2018, le terme se réfère à une approche individuelle et collective que l’auteur propose en réponse à la perspective de l’effondrement des sociétés industrielles. Fin 2018, l’impact de cet article (traduit en français sous le titre : « L’ada-ptation radicale. Un guide pour naviguer dans la tragédie climatique » ) a poussé un donateur privé à offrir un financement à Jem Bendell pour lancer une initiative qui concrétiserait cette approche proposée dans son article. Avec ces fonds, Bendell a fondé le réseau international Deep Adaptation Forum, lancé au printemps 2019, qui est aussi une communauté en ligne particulièrement active dans les pays d’Amérique du nord, d’Europe de l’ouest, ainsi qu’en Australie et en Nouvelle-Zélande. Une branche francophone est née quelques mois plus tard, Adaptation Radicale , ainsi que plusieurs dizaines d’autres groupes pour des échanges dans de nombreuses langues, ou autour de thématiques spécifiques (une liste complète peut être consultée ici). À l’heure actuelle, les groupes non-anglophones les plus actifs – sur internet comme en personne – sont la communauté francophone, et la communauté hongroise, qui organise des activités particulièrement fréquentes sur tout le territoire hongrois.

Jem Bendell s’est fait connaître grâce à son article fondateur «Deep adaptation : a map for navigating climate tragedy». Si ce texte est puissant sur la présentation de l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle, il associe trop à mes yeux effondrement et climat. Et il semble considérer que la catastrophe est principalement climatique. Or, le Rapport Meadows – Limits to Growth – de 1972 présente l’inéluctabilité d’un tel effondrement en s’appuyant sur 5 grandes données (augmentation de la démographie, de la production de biens, de la production de services, de la production alimentaire et de la génération de pollution), sans jamais évoquer le climat. En outre, la catastrophe écologique actuelle ne peut se limiter à son seul symptôme, le dérèglement climatique, au détriment de sa cause la plus profonde, l’extermination du vivant. La vision de Jem Bendell ne serait-elle pas, comme c’est bien souvent le cas, un peu trop climato-centrée et donc anthropocentrée ?

Dans l’article de 2018, Bendell décrit bien les impacts climatiques comme la principale cause de l’effondrement à venir des sociétés industrielles. En effet, la lecture approfondie et transdisciplinaire de rapports et d’études bien plus alarmants sur l’état véritable de la catastrophe climatique que ce que laissait à entendre le GIEC à l’époque fait réaliser à Bendell que la société actuelle ne pourra pas être réformée à temps, et qu’elle est destinée à s’effondrer. Son article récapitule son cheminement, à l’attention d’autres chercheur·ses dans son domaine professionnel du développement durable des entreprises.

Cependant, dans son dernier ouvrage en date, Breaking Together: A freedom-loving response to collapse (que nous traduisons sous le titre S’effondrer ensemble. Vers l’écoliberté), publié en 2023, Bendell va bien au-delà du simple aspect climatique. Il considère désormais que l’effondrement des sociétés industrielles de consommation a déjà commencé (vers 2015-2016, d’après les indicateurs qu’il a rassemblés) ; et par ailleurs, selon lui, il s’agit d’un processus qui implique des interconnexions extrêmement complexes entre des effondrements aussi bien climatiques qu’écosystémiques, énergétiques, économiques et monétaires, ou encore affectant la production alimentaire mondiale. Si son analyse reste centrée sur les sociétés humaines, elle replace tout de même notre espèce au sein de la toile du vivant, et nous rappelle à un devoir de soin autant que d’humilité.

Le nouveau livre de Jem Bendell, Breaking together, est disponible depuis plusieurs semaines en français grâce à la traduction que vous avez réalisée. Comment est né ce projet et comment s’est créé votre équipe de 5 personnes à l’origine de S’effondrer ensemble ? Est-ce plus facile ou plus difficile de travailler en équipe pour traduire un livre aussi engagé et aussi dense ?

Vincent Valdmann : J’avais depuis quelques années déjà été au contact des thèses effondristes notamment grâce aux livres de Pablo Servigne et Raphaël Stevens. J’étais aussi un membre du réseau Deep Adapation Forum ou j’y avais rencontré Dorian et quelques autres membres. Lorsque j’ai lu la version originale de Breaking Together de Jem Bendell, j’ai trouvé que ce travail proposait non seulement un éclairage nouveau et très intéressant sur nos problèmes profonds (predicaments), mais aussi une philosophie et une approche vraiment riches pour continuer à vivre une vie épanouie dans un monde en effondrement. Et j’ai eu envie que ce travail soit accessible aux gens de mon réseau familial et social français. Je n’avais jamais fait de travail de traduction mais j’ai décidé de contacter l’auteur pour lui demander si une traduction française était prévue. Lorsqu’il m’a répondu que ce projet avait perdu son financement, je lui ai proposé de trouver une solution et nous avons ensemble établi des bases de travail pour former une équipe de traduction. Grace aux contacts de Jem et aux miens, dont certains étaient communs, nous avons réussi à mettre en place cette équipe de gens qui n’avaient jamais travaillé ensemble mais qui étaient tous interessés de contribuer à ce projet. Nous venions tous et toutes d’origines très differentes mais étions animé·e·s par le même désir de faire aboutir cette traduction. Et ça a été une expérience tout à fait singulière et extraordinaire de collaboration. Nous avons été capables de dépasser nos différences de perception, d’engagement et de situation pour créer une dynamique féconde de collaboration qui nous a permis, sous la direction technique de Dorian, de réaliser un travail de traduction digne de professionnels alors que seul un d’entre nous avait les qualifications. Comme évoqué dans la question, la densité et la complexité du livre et des thèmes abordés nous a permis d’apprendre et d’échanger beaucoup, et nous nous sommes beaucoup enrichi·e·s pendant ces mois de travail collectif. Nous avons également tissé des liens très forts entre nous. Tellement forts que lorsque la traduction a été terminée nous avons décidé de continuer à travailler ensemble sur les suites politiques du livre (voir réponse a la question 8).

Dorian Cavé : La traduction de ce livre a été sans conteste l’expérience la plus passionnante et joyeuse de toute ma carrière de traducteur professionnel. Jusque-là, j’avais toujours travaillé de manière individuelle. Pouvoir effectuer ce travail en équipe, et dans une équipe aussi dévouée, diverse et géniale que celle-ci, a été un grand bonheur. Le travail de traduction en a énormément bénéficié, grâce aux nombreuses relectures du texte qui ont eu lieu, aux divers domaines d’expertise et d’expérience apportés par les un·e·s et les autres, et à la possibilité de discuter de points difficiles, notamment de vocabulaire ; je pense que le texte français est donc d’une qualité qui aurait été presque impossible à atteindre par le travail d’une seule personne. Par ailleurs, ce projet – et nos rencontres hebdomadaires, pendant plus d’un an – nous a permis de nouer des liens très forts, que nous sommes en train de concrétiser par un nouveau projet commun.
Ce projet a été une expérience formidable. Vincent, coordinateur de notre projet a réussi dès le début du projet à mettre en place un rythme dans nos réunions et une gouvernance qui permettent d’avancer sur la traduction tout en ayant la possibilité d’échanger. Avec des décisions prises en collectif et en respect de la disponibilité et des compétences de chacune et de chacun, nous avons réussi à être efficaces et tenir les délais, tout en pouvant prendre le temps de nous découvrir les un·e·s les autres et débattre des thèmes et des idées abordés dans le livre. C’était vraiment une belle expérience de travail, qui d’une certaine manière prolonge le livre de Jem, en démontrant dans l’action qu’il est possible d’équilibrer différemment respect des individualités et exigence de résultat, et en combinant les « sources » d’énergies et de contributions qui sommeillent en chacun·e. Cela a été possible même sur des sujets sensibles, comme la répartition de la rémunération ! Il a aussi été particulièrement enrichissant de partager nos points de vues et d’échanger sur nos évolutions personnelles vis-à-vis des idées de Jem, au sujet desquelles nous avons tous des accords et désacords très différents les un·e·s des autres (et en plus changeants !) en fonction des chapitres du livres.

Ce livre est aujourd’hui disponible en version ebook gratuite sur le site web de Jem Bendell. Est-ce un choix de l’auteur ? Avez-vous cherché une maison d’édition française pour le diffuser à plus grande échelle ?

Xavier Verzat : Jem Bendell souhaite que son écrit soit largement accessible, en particulier en Afrique francophone. Il a souhaité que la version électronique du livre soit disponible gratuitement quelques mois après la publication papier. De fait, les éditeurs contactés n’ont pas souhaité le publier dans une édition papier, ce qui nécessite un minimum de diffusion. Tout récemment un éditeur nous a contacté·e·s, et nous a proposé de publier une nouvelle édition papier prochainement, afin que le livre puisse être distribué en librairie. La sortie est désormais prévue pour septembre 2025.

Jem Bendell présente 7 typologies d’effondrement avec dans l’ordre l’économique, le monétaire, l’énergétique, le biologique, le climatique, l’alimentaire et le sociétal. Est-ce un choix délibéré de commencer par les effondrements économiques et monétaires – et non par le vivant ou encore le climat – et si oui, pourquoi ?

Réponse de Jem himself : « Il ne s’agit pas d’une typologie et elle n’implique rien quant à ce qui est le plus important ou ce qui s’effondre en premier. Il s’agit plutôt d’une structure permettant la présentation d’une variété de données et de théories que je considère comme les plus importantes. Je n’aime pas beaucoup le souhait des universitaires d’avoir des cases bien définies pour tout, ce qui conduit ensuite à un débat sur les meilleures cases. Je me concentre plutôt sur ce qu’il est important de savoir. »

En parallèle de ces 7 effondrements, Jem Bendell consacre 6 chapitres à la reconquête de nos libertés. Le livre est d’ailleurs sous-titré dans sa version française « Vers l’écoliberté ». Pouvez-vous nous en dire plus ? Quelles sont ces différentes libertés ? Qu’entend-il par écoliberté ? 

Pour Jem Bendell, l’écoliberté est « l’état individuel et collectif dans lequel une personne est libre et habilitée à prendre soin des autres et de l’environnement, plutôt que d’être contrainte ou manipulée pour adopter des comportements qui détruisent ce dernier. » Le terme est en opposition à l’écoautoritarisme, qui est selon lui la tendance dominante actuellement dans les domaines professionnels en rapport avec l’environnement.

Bendell considère que si nos sociétés détruisent leurs propres fondements sociaux et écologiques, ce n’est pas dû à quelque chose d’irrémédiable dans la nature humaine, mais parce que les intérêts personnels des puissant·e·s sont désormais institutionnalisés, et ont façonné le système de valeurs et les comportements qui gardent ces systèmes destructeurs en place (insensibilité, compétition, objectification et manipulation des autres et du vivant, etc.). De ce fait, on peine à prendre conscience collectivement des effondrements en cours, et à y répondre. Selon lui, les écolibertaires sont des personnes cherchant à restaurer des façons d’être et de s’organiser qui soient moins oppressives, et qui permettent de mieux contrôler – voire contrer – les institutions toxiques du capital et des États, pour mieux faire en sorte que les effondrements en cours soient moins terribles. Cela implique une grande réappropriation du pouvoir par les gens ordinaires, s’appuyant sur une multitude de projets, d’organisations et de réseaux s’inscrivant dans cette philosophie.

Cette vision est donc proche des courants libertaires de gauche (dont l’auteur se réclame d’ailleurs). Cependant, il ne croit pas beaucoup au « Grand soir » dans les économies avancées, vu l’absence actuelle d’un vrai potentiel de mobilisation révolutionnaire parmi les classes ouvrières. Pour que de vrais changements politiques puissent s’amorcer qui permettraient à l’écolibertarisme de se diffuser largement, il estime plus probable que des mouvements de révolte aient lieu dans les pays du monde les plus exposés à l’emprise néocoloniale des pays riches, et suggère que ces mouvements pourraient être soutenus et renforcés par les mouvements et réseaux les plus radicaux dans les économies avancées. Cela inaugurerait un nouvel internationalisme non plus fondé sur la dictature de partis politiques d’avant-garde (marxistes-léninistes), mais sur des mouvements écolibertaires.

Avec la liberté de s’effondrer et de grandir – « la voie de l’effondriste » – Jem Bendell semble présenter l’effondrement non pas comme un risque, un danger, mais plutôt comme une chance, une opportunité. Est-ce le cas ?

VV : Question de point de vue évidemment. Pour certain·e·s d’entre nous, oui. Accepter l’inéluctabilité des effondrements en cours et à venir est un travail extraordinairement difficile, qui met à rude épreuve le moral de toutes celles et tous ceux qui s’y confrontent. Mais le livre de Jem offre une vision de ce que chacun·e peut faire au niveau individuel et collectif pour sublimer cette épreuve et retrouver du sens et du plaisir à œuvrer pour limiter les impacts, restaurer ce qui peut l’être, et accepter de perdre certaines choses. La remise en cause profonde, sociale et politique que propose Jem dans son positionnement écolibertaire est très puissante pour donner naissance à des images et des récits après effondrement d’un monde dans lequel les valeurs de collaboration, d’entraide, et de justice sociale peuvent prendre une place primordiale pour refonder nos rapports avec le vivant humain et non-humain. Et la vision de Jem aide aussi à dépasser et abandonner « l’espoir » que des solutions vont être mises en œuvre (puisqu’elles existent) qui résoudraient les crises profondes en cours et à venir et éviteraient l’effondrement de notre civilisation. En même temps, sa vision est réaliste, de notre point de vue, au sens où elle ne nie pas que les effondrements ont déjà provoqué beaucoup de souffrances, ou vont le faire, mais que cela n’empêche pas d’œuvrer à les limiter ou les réparer, même s’il n’y a plus d’espoir de les éviter complètement. Cela peut sembler contre-intuitif, mais il y a un sentiment de libération profond et même d’apaisement qui peut apparaître lorsqu’on emprunte ce chemin et que l’on réalise que l’on peut encore vivre une vie heureuse et épanouie (voire plus qu’avant) dans un monde qui s’effondre. Même si c’est extraordinairement difficile…

S’effondrer ensemble et reconstruire ensemble, en quoi cela consiste-t-il ? Comment est-ce envisageable alors même que le fossé ne cesse de se creuser entre l’immense majorité urbaine et métropolitaine, aveuglée par le récit dominant – ou informée, mais recroquevillée dans un déni protecteur – et les quelques folles et fous qui tentent de vivre le plus en marge possible du système en créant des initiatives alternatives essentiellement dans la ruralité.

VV : Les initiatives existent partout et pas seulement dans la ruralité (d’ailleurs L’Archipel du Vivant en liste un certain nombre). Bien sûr elles sont peu visibles et très invisibilisées mais beaucoup de gens qui s’intéressent à ces sujets voient fleurir, voire foisonner ces embryons, ces tentatives, de faire naître un ou des monde(s) différent(s) qui succédera(ont) à celui qui est en train de s’effondrer. Et plus important encore que ces initiatives, il y a de plus en plus de travail de mise en réseaux de ces initiatives et également une piste proposée par Jem (et d’autres) qui est que le Sud global pourrait être source d’enseignement, et permettre l’émergence de solutions décoloniales. « S’effondrer ensemble », cela veut dire que nous serons toutes et tous touché·e·s par ces effondrements et qu’il nous appartient d’accepter cette nouvelle réalité et de la sublimer pour tendre la main à ceux qui souffrent. Et c’est ce mouvement d’entraide qui part de l’individu qui doit d’abord se reconstruire lui-même, puis qui rayonne ensuite vers les autres humains et non-humains, qui donne sa substance au concept de reconstruction. Bien sur, cette reconstruction prendra du temps et des chemins très variables et peut-être n’aboutira-t-elle finalement pas. Mais c’est en empruntant ce chemin ensemble que nous pourrons le découvrir

En parallèle de ces 7 effondrements, Jem Bendell consacre 6 chapitres à la reconquête de nos libertés. Le livre est d’ailleurs sous-titré dans sa version française « Vers l’écoliberté ». Pouvez-vous nous en dire plus ? Quelles sont ces différentes libertés ? Qu’entend-il par écoliberté ? 

Pour Jem Bendell, l’écoliberté est « l’état individuel et collectif dans lequel une personne est libre et habilitée à prendre soin des autres et de l’environnement, plutôt que d’être contrainte ou manipulée pour adopter des comportements qui détruisent ce dernier. » Le terme est en opposition à l’écoautoritarisme, qui est selon lui la tendance dominante actuellement dans les domaines professionnels en rapport avec l’environnement.

Bendell considère que si nos sociétés détruisent leurs propres fondements sociaux et écologiques, ce n’est pas dû à quelque chose d’irrémédiable dans la nature humaine, mais parce que les intérêts personnels des puissant·e·s sont désormais institutionnalisés, et ont façonné le système de valeurs et les comportements qui gardent ces systèmes destructeurs en place (insensibilité, compétition, objectification et manipulation des autres et du vivant, etc.). De ce fait, on peine à prendre conscience collectivement des effondrements en cours, et à y répondre. Selon lui, les écolibertaires sont des personnes cherchant à restaurer des façons d’être et de s’organiser qui soient moins oppressives, et qui permettent de mieux contrôler – voire contrer – les institutions toxiques du capital et des États, pour mieux faire en sorte que les effondrements en cours soient moins terribles. Cela implique une grande réappropriation du pouvoir par les gens ordinaires, s’appuyant sur une multitude de projets, d’organisations et de réseaux s’inscrivant dans cette philosophie.

Cette vision est donc proche des courants libertaires de gauche (dont l’auteur se réclame d’ailleurs). Cependant, il ne croit pas beaucoup au « Grand soir » dans les économies avancées, vu l’absence actuelle d’un vrai potentiel de mobilisation révolutionnaire parmi les classes ouvrières. Pour que de vrais changements politiques puissent s’amorcer qui permettraient à l’écolibertarisme de se diffuser largement, il estime plus probable que des mouvements de révolte aient lieu dans les pays du monde les plus exposés à l’emprise néocoloniale des pays riches, et suggère que ces mouvements pourraient être soutenus et renforcés par les mouvements et réseaux les plus radicaux dans les économies avancées. Cela inaugurerait un nouvel internationalisme non plus fondé sur la dictature de partis politiques d’avant-garde (marxistes-léninistes), mais sur des mouvements écolibertaires.

Avec la liberté de s’effondrer et de grandir – « la voie de l’effondriste » – Jem Bendell semble présenter l’effondrement non pas comme un risque, un danger, mais plutôt comme une chance, une opportunité. Est-ce le cas ?

VV : Question de point de vue évidemment. Pour certain·e·s d’entre nous, oui. Accepter l’inéluctabilité des effondrements en cours et à venir est un travail extraordinairement difficile, qui met à rude épreuve le moral de toutes celles et tous ceux qui s’y confrontent. Mais le livre de Jem offre une vision de ce que chacun·e peut faire au niveau individuel et collectif pour sublimer cette épreuve et retrouver du sens et du plaisir à œuvrer pour limiter les impacts, restaurer ce qui peut l’être, et accepter de perdre certaines choses. La remise en cause profonde, sociale et politique que propose Jem dans son positionnement écolibertaire est très puissante pour donner naissance à des images et des récits après effondrement d’un monde dans lequel les valeurs de collaboration, d’entraide, et de justice sociale peuvent prendre une place primordiale pour refonder nos rapports avec le vivant humain et non-humain. Et la vision de Jem aide aussi à dépasser et abandonner « l’espoir » que des solutions vont être mises en œuvre (puisqu’elles existent) qui résoudraient les crises profondes en cours et à venir et éviteraient l’effondrement de notre civilisation. En même temps, sa vision est réaliste, de notre point de vue, au sens où elle ne nie pas que les effondrements ont déjà provoqué beaucoup de souffrances, ou vont le faire, mais que cela n’empêche pas d’œuvrer à les limiter ou les réparer, même s’il n’y a plus d’espoir de les éviter complètement. Cela peut sembler contre-intuitif, mais il y a un sentiment de libération profond et même d’apaisement qui peut apparaître lorsqu’on emprunte ce chemin et que l’on réalise que l’on peut encore vivre une vie heureuse et épanouie (voire plus qu’avant) dans un monde qui s’effondre. Même si c’est extraordinairement difficile…

S’effondrer ensemble et reconstruire ensemble, en quoi cela consiste-t-il ? Comment est-ce envisageable alors même que le fossé ne cesse de se creuser entre l’immense majorité urbaine et métropolitaine, aveuglée par le récit dominant – ou informée, mais recroquevillée dans un déni protecteur – et les quelques folles et fous qui tentent de vivre le plus en marge possible du système en créant des initiatives alternatives essentiellement dans la ruralité.

VV : Les initiatives existent partout et pas seulement dans la ruralité (d’ailleurs L’Archipel du Vivant en liste un certain nombre). Bien sûr elles sont peu visibles et très invisibilisées mais beaucoup de gens qui s’intéressent à ces sujets voient fleurir, voire foisonner ces embryons, ces tentatives, de faire naître un ou des monde(s) différent(s) qui succédera(ont) à celui qui est en train de s’effondrer. Et plus important encore que ces initiatives, il y a de plus en plus de travail de mise en réseaux de ces initiatives et également une piste proposée par Jem (et d’autres) qui est que le Sud global pourrait être source d’enseignement, et permettre l’émergence de solutions décoloniales. « S’effondrer ensemble », cela veut dire que nous serons toutes et tous touché·e·s par ces effondrements et qu’il nous appartient d’accepter cette nouvelle réalité et de la sublimer pour tendre la main à ceux qui souffrent. Et c’est ce mouvement d’entraide qui part de l’individu qui doit d’abord se reconstruire lui-même, puis qui rayonne ensuite vers les autres humains et non-humains, qui donne sa substance au concept de reconstruction. Bien sur, cette reconstruction prendra du temps et des chemins très variables et peut-être n’aboutira-t-elle finalement pas. Mais c’est en empruntant ce chemin ensemble que nous pourrons le découvrir

La singularité du livre de Jem Bendell repose sur un véritable projet politique dans un environnement où l’écologie mainstream qu’il qualifie de « fausse écologie mondialisée » est compatible avec le système dominant actuel. Quel est ce projet ? Quelles sont les actions politiques concrètes proposées par Jem Bendell ? Ce projet politique est-il proche de l’utopie biorégionale et sa philosophie éco-anarchiste ?

VV : L’écolibertarisme donne effectivement des pistes pour un projet politique qui semble proche de l’utopie biorégionale éco-anarchiste portée par L’Archipel du Vivant. Les pistes évoquées par Jem et sur lesquelles notre collectif s’engage sont les suivantes :

– établir des liens de solidarité entre les groupes en luttes et/ou directement exposés aux conséquences des effondrements climatiques / économiques / sociaux avec celleux, plus privilegié·e·s, qui ne le sont pas encore ;

– agir pour réparer les torts causés par nos sociétés de consommation industrielles, tout en atténuant les souffrances de celles et ceux, humains et non humains, qui ont subi et en subissent encore les dégâts les plus importants ;

– renforcer ou déployer des réseaux d’entraide au niveau local pour aider celleux qui se battent pour reprendre possession de leur moyens de subsistance économiques et sociaux en réduisant leur dépendance vis-à-vis du système financier et politique qui sous tend nos économies modernes ;

– développer et déployer notre analyse critique pour offrir des opportunités de nouveaux récits qui prennent le contre-pied des récits traditionnels propagés par les élites et qui leur permettent de maintenir en place les structures mortifères de nos sociétés. Ces nouveaux récits doivent permettre l’émergence et la dissémination d’idées, de valeurs et de formes d’organisation véritablement émancipatrices et respectueuses du vivant dans son ensemble.

DC : Comme on peut le voir à la lecture des points ci-dessus, l’approche de Bendell fait la part belle à l’action de collectifs et réseaux autonomes, créés et/ou animés par des personnes ordinaires et non par des représentants politiques. Par ailleurs, les exemples d’initiatives qu’il mentionne sont pour la plupart en lien avec des territoires particuliers, visent à combattre les oppressions systémiques, et s’attachent à considérer la dimension plus-qu’humaine de changements sociétaux. Il me semble donc que cette perspective est très proche du biorégionalisme originel et éco-anarchiste, même si ces termes n’apparaissent pas dans le livre.

La pilule verte de la conclusion est-elle un clin d’œil à la pilule rouge du film Matrix ?

VV : ça paraît probable, non ?

DC : Pour ma part, je pense que c’est plus que probable ! Bendell décrit en effet les arguments de son livre comme une « pilule verte » permettant de s’éveiller – pour réaliser, d’une part, que « le système monétaire moderne est une matrice mortifère qui façonne nos vies, de sorte que nous détruisons collectivement le monde vivant » ; et d’autre part, plus fondamentalement, que notre culture moderne et industrielle tout entière est source d’une folie destructrice, et que chaque personne empreinte de cette culture contribue donc à répandre la destruction. La solution, pour Bendell, consiste à tenter de faire advenir une « évotopie », c’est-à-dire « un monde où les systèmes dominants ne nous empêchent plus autant de faire l’expérience de nous-mêmes, des autres, et de la nature » : un monde où nous serions plus à même d’ouvrir nos cœurs et nos esprits les u·.es aux autres, et à la nature – et où « un plus grand nombre d’entre nous se sentiraient suffisamment libres et en sécurité pour prendre soin de nous-mêmes, des autres, et de la nature. »

Dans votre équipe de 5, étiez-vous toutes et tous en parfait accord avec le contenu du livre ? Quels sont les partis-pris de Jem Bendell qui ont suscité le plus de discussions, voire de controverses entre vous.

VV : oui évidemment on a toujours été en accord parfait….(non je blague). En général nous étions assez aligné·e·s sur les constats et la voie de l’écoliberté comme piste féconde pour un monde meilleur. En revanche sur certaines parties, par exemple l’analyse de la crise du COVID, ou l’emploi possible de solutions de géo-ingénierie, ou sur le rôle du système financier, nous avons parfois eu des échanges d’idées et de points de vue. Comme nous venions d’horizons différents, les idées et avis de chacun et chacune étaient écoutés avec beaucoup de bienveillance et perçus comme des opportunités de s’enrichir mutuellement. Pendant les plus de 7 mois de ce travail collectif, nous n’avons jamais eu à gérer de conflit entre nous, ce qui est particulièrement notable. Et cela reste vrai aujourd’hui où nous continuons à travailler ensemble sur les pistes évoquées en question 10.

Daniel Rodary : non comme le dit Vincent, nous n’étions pas toujours d’accord entre nous ou avec Jem sur certains sujets, et c’est parfaitement normal. Mais ce qui est intéressant pour moi c’est que nos désaccords, même avec Jem, sur tel ou tel point, ne permettent pas à mon sens de remettre les thèses principales du livre en doute de manière importante, et ça indique, je pense, que l’analyse de la situation est très robuste, pas dépendante de chaque détail, et elle est toujours valable même si pour certains points on ne pense pas comme Jem. C’est une grande force du livre je trouve. Et ça rend moins cruciaux, je dirais, les débats qu’on peut avoir sur des points précis de telle ou telle thématique : ils ne changent rien ou pas grand chose aux conclusions globales de Jem. 

DC : je suis assez d’accord avec les avis ci-dessus. Fondamentalement, nous partageons le constat du livre et sa philosophie, malgré les points de désaccord. Pour ma part, le point qui m’a le plus gêné est en rapport avec la position de Bendell sur « la théorie woke du changement » (Chapitre 8). Je trouve assez réductrice son analyse des mouvements sociaux et décoloniaux s’attaquant aux oppressions systémiques dans nos sociétés, et des approches intersectionnelles dans leur ensemble, et je trouve qu’elle trahit une certaine méconnaissance du sujet : pour caricaturer, il se fait l’écho des (vieux) marxistes qui maintiennent que seule compte la lutte des classes, et que toutes les autres formes d’oppression (racisme, sexisme, etc.) doivent passer après… Ce qui est particulièrement décevant de la part de quelqu’un de la position sociale qu’a Bendell (c’est-à-dire un universitaire blanc, de classe moyenne, homme cisgenre, etc.) – sans parler de la façon dont cela invisibilise de très nombreuses luttes et revendications. De manière générale, je trouve que toute personne s’exprimant publiquement dans le but d’aider à précipiter des changements sociétaux émancipateurs devrait au moins tenter de tenir compte de la position depuis laquelle elle s’exprime, car cela conditionnera qui l’écoutera, et de quelle façon on recevra ses propos. Mais cela n’empêche pas que je recommande quand même le bouquin !

Merci à vous !

 

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