Début février, j’ai été contacté par Thibaut, co-fondateur du média Les Pandas Roux. Il m’a proposé de participer à une série de portraits de gens qui ont choisi de « bifurquer » pour être aussi aligné·es que possible. Et comme je suis toujours partant pour partager ma propre histoire, j’ai répondu positivement à son invitation.
Curieux de nature, je suis allé faire un petit tour sur le site des Pandas Roux que j’ai trouvé fort intéressant. J’ai donc à mon tour proposé à Thibaut une interview. Là voici !
 
 

Bonjour Thibaut. Tu es le co-fondateur du média Les Pandas Roux. Pour commencer, j’imagine que l’on a déjà dû te poser la question mille fois, pourquoi ce nom ? Peux-tu nous dire également en quelques mots comment
est né ce projet ?

J’essaye de faire court (alerte : c’est pas ma spécialité !). Fin de l’année 2016, après quatre ans d’une première expérience professionnelle, je quitte à regret la petite agence de communication au sein de laquelle j’étais responsable de projet. Sur un désaccord profond dans la manière de répartir les richesses avec l’un des deux patrons (je suis spécialiste de la litote en revanche). À ce moment-là, Léa, une amie rencontrée en stage de fin d’étude, me propose un soir d’ivresse de lancer notre « agence » de communication. Elle est directrice de la communication du théâtre de Chelles depuis trois ans et veut passer à autre chose. Je dis oui n’ayant pas de meilleure idée-envie et, ma sobriété retrouvée, me tiens à ce oui. Pourtant, je n’en ai pas envie : je sais que c’est dur de faire tourner une agence, je n’ai pas l’âme d’un commercial et ne me sens pas légitime de vendre mes propres services. Mais le coup est parti. Je lui propose alors, pour nous différencier et avoir un prétexte pour rencontrer des gens, de créer un petit blog pour valoriser les belles idées. D’abord au format rédactionnel puis très vite par le biais d’interviews vidéos pour lesquelles j’ai développé une appétence particulière en agence. Au bout de trois sujets, une ligne éditoriale « transition écologique et solidaire » se dessine naturellement. De mon côté, j’aime les projets sociaux et citoyens, Léa a un penchant naturel pour les projets « écolos ». Ça tombe en 2017-2018, période de prise de conscience « écolo » un peu plus large que précédemment dans la société et on va rencontrer des gens incroyables qui depuis ne cessent de me pousser à me questionner. Comme quoi, parfois, dire oui quand on a envie de dire non, ça peut déboucher sur du positif. J’ai au final peu contribué à la partie agence mais n’ai jamais laissé tomber le média qui m’apporte beaucoup. Et je parle pas de fric… (il n’y a pas de modèle économique pour un petit média qui n’en fait qu’à ma tête).
Pourquoi Les Pandas Roux ? Quand il a fallu donné un nom à cette aventure, après une séance d’apéro-brainstorming à essayer tous les jeux de mots pourris avec com’ sans aboutir à quelque chose de satisfaisant, Léa a proposé le nom de notre animal totem lors de notre stage au sein du Conseil international des musées : le panda roux. Pas hyper convaincu, j’ai une nouvelle fois dit oui faute de mieux, étant toutefois convaincu que ce qui compte, c’est pas le nom mais ce qu’on en fait. Force est de constater que ça semble interpeler-amuser les gens. Et ça nous a surtout conduit à faire un reportage sur les pandas roux du Jardin des Plantes… petite bête menacée, un peu comme les beaux projets…

Dès la home page du site, on découvre que la tagline « Média de transition écologique et solidaire » située sous Les Pandas Roux est barrée pour laisser la place à une expression bien plus originale et radicale – à mes yeux – « Média de révolution des états d’esprit ». Peux-tu nous expliquer pourquoi ? Quelle différence fais-tu entre transition et révolution ? Et pourquoi alors continuer d’utiliser cette expression « transition écologique et solidaire » un peu partout sur le site et dans vos actions ?

Pour tromper l’ennemi ! En vrai, quand j’ai changé la promesse du média il y a un an environ, je n’ai pas harmonisé dans le reste du site. Et je ne vais pas le faire pour plein de raisons. D’abord, je suis un peu fainéant. Ensuite, parce que je n’ai pas d’enjeu à imposer une promesse partout comme un trophée ou un gimmick de communicant. Et n’ai pas envie de saturer l’espace avec « révolution », qui peut effrayer. Or, je cherche à interpeller pour pouvoir engager du dialogue, d’où que viennent les personnes. Enfin, la « promesse » est très visible en têtière où elle annonce la couleur et c’est le plus important.
Maintenant, pourquoi « révolution des états d’esprit » par-dessus « transition écologique et solidaire » que j’ai volontairement barré pour qu’il reste visible ? Parce que la transition écologique et solidaire (ou « redirection », « bifurcation », « révolution »… on pourrait ergoter mais selon moi chaque terme peut se justifier), c’est l’objectif, le cap. Pour être encore plus clair, mon objectif (« mon idéal » serait plus juste), c’est que chacun•e, d’où qu’il·elle vienne, ait droit à une vie digne, épanouissante et si possible jalonnée d’aventures. Sans discrimination ni domination et dans le respect de toute forme de vivant (ce qui est quand même tout un programme, pas dénué de contradictions). « La révolution des états d’esprit », c’est le préalable à cette transition-bifurcation- révolution. Je prends un exemple trivial : je pense que la voiture électrique est plus « écolo » que la voiture thermique mais que si on pense qu’on va pouvoir préserver nos modes de vie assez confortables (malgré les grandes inégalités) en Occident et les développer ailleurs en remplaçant les moteurs thermiques par des moteurs électriques, on va droit dans le mur. Je pense qu’il faut repenser nos mobilités, ce qui implique de repenser notre rapport au(x) monde(s). Et que ça ne se fera que collectivement – de façon politique – au prix d’une compréhension individuelle des enjeux par le plus grand nombre.
Alors, avec Les Pandas Roux, on a choisi, historiquement, de montrer que plein d’alternatives tendent vers cet objectif de redirection écologique et solidaire. Pour donner du souffle et esquisser un demain qui donne envie d’aller vers lui. De plus en plus, je cherche à expliquer les racines profondes des crises que nous vivons (qui pointent globalement dans une direction : la société capitalo-patriarcale) et du besoin de changement qui en découle car je me rends compte que, y compris dans le secteur de la « transition écologique » (ou de la décarbonation ou de la RSE, etc.), cette réalité est atténuée, taboue ou sujette au déni. Sauf que si on ne traite pas le mal à la racine, il y a peu de chance de s’en débarrasser. D’où la révolution des états d’esprit.

Articles, interviews, docus, podcasts, livre… Peux-tu nous présenter les différents formats du média ?

En gros, tu viens de le faire. Il y a une newsletter mensuelle aussi qui décryptait, jusqu’à janvier 2025, un sujet lié à la « transition écologique et solidaire ». Elle n’est depuis qu’un relais des interviews et reportages du mois écoulé. J’abordais des sujets comme « Les forêts », « Les champignons », « Les biais cognitifs », « La charge mentale », « L’eau », « Les low tech », etc. Mais ça demande une énergie folle et du temps passé. Et je n’ai plus ni l’un ni l’autre au sortir d’un hiver où l’épuisement moral est plus vivace qu’à l’accoutumé.
J’ai expliqué cette décision dans le numéro de janvier intitulé « Cry January« .
Avec le temps, j’ai appris à ne pas me forcer, je reprendrai quand et si j’en ai envie. Et en vrai, personne ne l’attend…
Pour ce qui est des autres formats, on a commencé avec des interviews et reportages vidéos, diffusés une fois par semaine sur notre site et relayés sur les réseaux sociaux. Puis on a eu envie de réaliser un documentaire en 2018 sur le projet d’Appel pour une constitution écologique et solidaire porté par quatre assos de jeunes, soutenues par des gens d’un peu partout (scientifiques, journalistes, associations, entreprises, élu·es, etc.). Et j’ai récidivé en 2023 avec La Rochelle Territoire Zéro Carbone. Pour approfondir des sujets qui nous intéressent bien sûr, mais surtout égoïstement, parce que ça permet de mieux comprendre un sujet, de faire plein de rencontres et de vivre des aventures. Entre temps, on a écrit un livre (pour l’avoir fait au moins une fois dans notre vie et parce que c’est un support de temps long, pour les auteur·ice comme pour les lecteur·ice) qui présentait un peu notre monde idéal. Il s’appelait « Les Pandas Roux mettent les voiles, cap sur 80 initiatives qui explorent un monde plus enviable », qu’on a chapitré en grandes familles de « besoins essentiels » selon nous : se loger, se nourrir, se déplacer, s’informer, se former, se rencontrer, s’approvisionner, s’intégrer, etc.
Le dernier né des formats est le podcast, du fait que certain·es des interviewé·es captivant·es du collectif l’éMoi en Nous voulaient bien parler aux Pandas Roux mais pas être vu·es. Qu’à cela ne tienne, j’ai fait de l’audio. Et je dois dire que ce format apporte quelque chose de différent dans ma manière de poser des questions, puis dans la production et dans l’écoute du produit fini, je trouve. J’aime beaucoup.
Donc je fais tous les formats, qui ne correspondent pas du tout aux canons de beauté de livrables « viraux », et avec les modestes moyens et connaissances techniques qui sont les miens. L’essentiel, c’est de rencontrer des gens et de partager des histoires. Je n’ai pas d’autre objectif. C’est un truc très égoïste.
Les Pandas Roux, en fait… une sorte de thérapie surtout.

Tu m’as récemment interviewé pour un tout nouveau podcast « Bifurqué·e, des histoires qui valent le détour« . Quelle est son intention ? Quels sont les profils des personnes interviewées ? Quelle interview t’as le plus marqué et
pourquoi ?

C’est né d’un sondage en fin de saison 7 où l’une des questions ouvertes était « Quels sujets aimeriez-vous voir traités ? » La question de l’alignement est pas mal revenue. J’y ai vu une opportunité de raconter des histoires de changement voire de « révolution des états d’esprit ». Et comme d’hab, la ligne édito s’est affinée en cours de route, incluant forcément la question de la bifurcation.
Qui sont les personnes interviewées ? Le gars qui est une star dans son domaine, le numérique, et qui claque tout pour vivre dans un éco-lieu en laissant femme et enfants derrière lui (« laisser » n’est pas le terme adéquat mais vous avez l’idée) parce qu’il a radicalement compris le problème et qu’il veut « aligner » ses actes et ses discours avec ses valeurs. Une histoire qui m’intéresse, forcément… Tout comme la cheffe de projet en aéronautique qui devient fromagère. Ou l’ancienne spécialiste de l’audit interne d’une boîte de chimie qui devient formatrice en transition écologique. Ou le directeur d’Office de tourisme qui essaye de faire bifurquer son secteur localement (même si lui ne le dirait pas comme ça)… Tout ça, ce sont des rencontres passionnantes pour moi et une photographie d’une partie de la société que j’ai envie de mettre en partage. Pour que celles et ceux qui se sentent parfois isolé·es puissent se reconnaître et, pourquoi pas, se rencontrer, se regrouper. Même si encore une fois, personne n’attend Les Pandas Roux pour ça. Enfin, comme pour tous les autres projets, il jaillit de questions ou de sujets qui me travaillent, même si j’en ai pas forcément conscience au moment où je les lance.
L’interview qui m’a le plus marqué ? Quand je pose ce genre de question à mes interlocuteur·ices, je la fais précéder de la mention « Alerte question nulle » car je sais que c’est souvent impossible de choisir. Mais je la pose quand même car il peut se passer de belles choses dans les réponses. Marrant d’avoir à mon tour à y répondre… Je vais être sincèrement cliché : il y a toujours un morceau ici ou là qui m’interpelle, me heurte, me conforte dans chacune des interviews. C’est donc l’ensemble de l’œuvre qui me plaît, le panorama. Et surtout les moments vécus. Même si je n’ai pas réussi à interviewer toutes les personnes que j’aurais souhaité…

Tu vis à La Rochelle, ville dans laquelle tu es très engagé. Tu as réalisé un documentaire « Belle & rebelle, éternelle ? » qui présente le projet « La Rochelle Territoire Zéro Carbone » en 2040. Honnêtement, tu y crois, toi, à cette neutralité carbone en 2040 pour une ville de 80 000 habitant·e·s (140 000 avec l’agglomération) ?

D’abord, je ne me vois (vraiment) pas comme quelqu’un d’engagé, ni « d’écolo ». En revanche, j’ai compris il y a peu que ma valeur-socle, c’est la justice-justesse. Je n’en tire aucune fierté et je ne suis pas un parangon de vertu pour autant mais cela fait qu’en suivant ce fil, je m’intéressenaturellement à la vie de la cité.
Pour ce qui est de la neutralité carbone à La Rochelle ou ailleurs, je m’en fous ! C’est mon côté Aurélien Barrau… ;-). En vrai, comme je m’intéresse à la vie de la cité, c’est un objectif qu’il faut atteindre mais si on continue de discriminer et d’exploiter la majorité des populations pour le confort de quelques uns (même pas heureux) dans un monde neutre en carbone, ça ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est la qualité de la vie de la collectivité, qui était si chère à Michel Crépeau, député-maire emblématique de La Rochelle qui fut aussi ministre de l’environnement de Mitterrand. Et assez précurseur sur les questions « environnementales ». Et plus largement sociales, culturelles…
Le projet La Rochelle Territoire Zéro Carbone, très mal nommé de l’aveu même du directeur de la stratégie bas carbone de l’Agglo, est une des émanations de l’héritage de Crépeau. Bien sûr, ça reste un projet à mi-chemin entre le marketing politique et une réponse techno à un AMI de l’État. Et il y a la question de la gouvernance et des moyens alloués… Mais il a le mérite de poser un cadre, d’embrasser tous les sujets territoriaux dans une approche transversale et de rassembler des gens de tous horizons, y compris les scientifiques, qui sont localement écouté·es m’ont-ils et elles confié. Je pense qu’il y a quelques opportunistes dans l’affaire (je ne parle pas des scientifiques) mais je crois qu’il y a aussi beaucoup de gens sincères, avec d’excellentes expertises, qui (se) posent les bonnes questions. Et ça permet de créer des solidarités qui ne seront pas inutiles quand les crises vont se durcir. Bref, je crois que ça n’est pas encore la bio-région mais que ça participe de la préparation à la robustesse et à la résilience du territoire.
À toutes fins utiles, je précise que j’ai réalisé le documentaire gratuitement, que ce n’était pas une commande et que je n’ai aucun compte à rendre au sein de l’Agglo. 😉 Bref, ma parole est libre (ce qui n’empêche pas que ma vision peut être erronée).

Vous accompagnez également des organisations dans la réduction de leur empreinte écologique. Répondez-vous à toutes les sollicitations quelle que soit l’activité – plus ou moins toxique – de l’organisation ? Peux-tu nous donner quelques exemples ?

Alors ça, c’est la grosse affaire. Comme le média Les Pandas Roux ne me fait pas vivre et que j’avais moyen envie de retourner travailler dans une grosse structure ou dans la com’ en achevant mon contrat au ministère de la Justice en 2022, j’ai relancé une offre autour du conseil en communication et en transition écologique. Il faut bien trouver un truc pour payer son loyer… Mais 3 ans après, force est de constater que je n’ai toujours pas le coeur à développer assidument cette activité. Je vois sur LinkedIn (dont je dois urgemment me sevrer) l’énergie mise dans des communications autocentrées des un·es et des autres pour développer leur business (même « responsable ») : cette course à la compétition m’épuise (mais je comprends bien qu’il faut essayer de s’en sortir). Alors j’ai fait deux-trois com’ par mail qui m’ont apporté quelques client·es… Mais j’ai peu de sollicitations à dire vrai, le développement commercial est une activité en soi. J’ai surtout fait pas mal de bénévolat pour des structures qui me l’ont demandé et dont les activités ne heurtent pas mes convictions (en gros des assos comme « Ouaaa – Aunis en Transition » pour qui j’ai conçu et réalisé une série de portraits « Acteur à vouaaar« ). Et puis, sporadiquement, des porteurs et porteuses de projet m’ont sollicité pour leur com’ et je les aide aussi à avancer sur leurs angles morts en matière de « transition écologique et solidaires ». Par exemple, j’accompagne « À deux mains !« , une boulangerie de quartier « sur le chemin de la permaculture », dont la propriétaire est passée par la formation edeni. Elle essaye sincèrement et avec énergie de tenir une boulangerie en s’appuyant sur les trois piliers de la permaculture. Et il y a des résultats. Pour moi, c’est un bonheur ! J’accompagne aussi Comptoir d’Éole (je suis arrivé après la validation du nom !) dans sa communication. Un marin, ancien ingénieur du son, qui organise du fret de marchandises exotiques (qu’on ne trouve pas ou peu en France hexagonale) produites de manière la plus écologique, saine et éthique possible, dans le respect des producteur·ices et artisan·es. Le tout acheminé depuis les Caraïbes (qui me sont si chères) à la force du vent, sur des voiliers mythiques. Mais ça ne me fait pas non plus vivre alors je candidate depuis quelques mois sur des postes de communicant, y compris à Paris (il y en a peu à La Rochelle)…
Je réponds quand même sur le choix des client·es « toxiques » car la question m’intéresse : une fois, un cabinet RSE dont la fondatrice est une fille bien qui a voulu m’aider au lancement de l’activité com’, m’a proposé de réaliser une vidéo pour un de ses clients : un groupe de transport routier. J’étais pas emballé donc j’ai pratiqué la tarification différenciée : cher pour les gens dont je ne partage pas les valeurs et moins cher pour les assos. Ça n’a pas abouti. Mais philosophiquement, ça m’a fait réfléchir. Car le gars qui fait de la logistique en camions, c’est pas forcément un salaud, il est pris dans un système. Pour pousser la réflexion : à date, si demain Total décide de financer Les Pandas Roux sans pub ni contrepartie, j’accepte ! Car ça me permet de vivre en faisant ce que je veux et c’est toujours de l’argent en moins pour eux qui sera bien dépensé de mon côté (je dépense mon argent majoritairement dans la nourriture végétarienne, locale et de saison). De manière générale, cette question de travailler avec un tel ou un tel, elle ne peut pas être balayée d’un revers de main, il faut vraiment étudier les conditions. Car, dans l’optique de la révolution des états d’esprit, il va falloir s’adresser à beaucoup d’autres gens que le cercle des convaincu·es (et encore une fois, je suis pas sûr qu’on soit toutes et tous convaincues sur des bases partagées). C’est un point. Surtout, personne n’est dépositaire de la vérité, qui reste difficile à atteindre dans la perspective de changer les choses à partir de l’existant. Tout ça est complexe et on ne peut se draper dans des postures morales. Même s’il est impératif de remettre de l’éthique dans la cité.

J’ai également vu sur votre site internet que vous animiez des ateliers « futurs enviables ». Peux-tu nous dire en quoi cela consiste ? Et aussi quel est le lien avec le Ministère de la justice pour les projets de transition que vous accompagnez ?

Tout ça date un peu. Les ateliers « futurs enviables » réunissent des gens de tous univers autour d’une thématique (l’agriculture en 2040, la mobilité en 2040, le travail en 2040, le territoire en 2040, etc.) pour essayer de réfléchir, en collectif, à notre monde idéal autour de ladite thématique pour essayer d’y trouver une traduction concrète qui permette de cheminer vers cet idéal. Ça dure trois heures et c’est réalisé en partenariat avec une facilitatrice graphique. C’est encore une fois un prétexte pour faire se rencontrer les gens, pour qu’ils et elles partagent leurs inquiétudes et trouvent du réconfort dans la rencontre puis la réflexion… avant de passer à l’action.
En ce qui concerne le ministère de la Justice, j’y ai été chargé des campagnes de communication et d’information pour la direction de la communication de 2019 à 2022. Et comme je ne peux m’empêcher d’emmerder les gens avec les sujets « écolos », j’ai tenté de faire avancer ces sujets au sein de l’administration centrale. Dépendant du Secrétariat général, entité qui se trouve être l’un des bras armés du cabinet ministériel, j’étais physiquement proche du pouvoir décisionnel. Et comme j’ai eu la chance d’avoir une cheffe de bureau et un directeur de la communication avec qui je pouvais parler tous les jours et qui avaient confiance en moi tout en étant ouvert sur ces sujets, j’ai proposé. Après dix ans d’absence, les Semaines européennes du développement durable ont refait surface avec une riche programmation de conférences, projections-débats, ateliers, sorties… lors de journées thématiques. J’ai aussi pu faire passer une note « transition écologique et solidaire » qui faisait des propositions en matière de restauration collective, de trajets domicile-travail, d’économies d’énergie, de revalorisation de matériel, d’éco-gestes (oui, j’y croyais encore en 2019), etc., etc. Et pas mal de (petites) choses ont été mises en place : klaxit, aides à l’équipement de modes de transport doux, introduction d’un menu végétarien à la cantine… Puis un monsieur « développement durable » a (enfin !) été nommé au SG fin 2020 qui me sollicitait pour avis et que j’ai aidé à mettre d’autres petites choses en place (concours d’expression, appel à projet national, formation des chef·fes de bureau, lancement bilan GES, etc.) et qui ont été suivies d’effet. Et puis, je me suis usé face aux petits pas et n’ai pas renouvelé mon contrat pour regagner ma Rochelle et me réinvestir à fond dans Les Pandas Roux (le média), avec un ancrage local qui me tenait (et me tient toujours) à coeur. Je ne supportais plus Paris aussi, à bien des égards (même s’il s’y passe quelques belles choses).

J’utilise le « vous » dans mes questions, mais sans savoir qui fait quoi au juste aujourd’hui entre Léa et toi ?

Oui, c’était juste Léa et moi. Et on fournissait le même travail en alternance : un coup elle posait les questions et je m’occupais de la technique, l’autre c’était le contraire. En fonction de l’appétence pour le sujet. On a tous les deux appris à mener des interviews et monter les vidéos sur le tas. Avec le regard de l’autre à chaque fois pour challenger-arbitrer. Même si c’est pas parfait, on est dans le « faire ».
Puis, à l’été 2022, sans se concerter, on s’est annoncé en même temps qu’on allait quitter Paris. Léa pour prendre la direction de l’Alliance Française de Cuenca en Equateur (elle adore les expatriations !) et moi pour retourner dans ma belle et rebelle Rochelle où ma copine, native de la ville, venait d’être mutée (après que j’ai un peu orienté la chose…). Je suis seul à m’occuper des Pandas Roux depuis mais viens de lancer des comités de rédaction citoyens pour que celles et ceux qui ont envie de prendre part à un petit média local pour proposer des sujets et/ou en réaliser (quelle que soit la forme) puissent le faire, sans engagement. C’est surtout un prétexte pour faire se rencontrer les gens et être un point d’appui, un énième îlot de résistance en ces temps difficiles. C’est pour ça que je tiens ces comités de rédaction dans des lieux ou lors d’événements pleins de vie, au sein de structures mises en valeur dans le média qui incarnent parfaitement son état d’esprit. Les énergies se nourrissent.

As-tu déjà pensé un jour à quitter l’urbain pour rejoindre le monde alternatif rural ? Ne penses-tu pas que la ville fait partie du problème ?

Un temps oui. Et peut-être que ça me reviendra. Mais je ne le ferai pas sans ma copine et elle n’y est pas prête. Je précise que j’ai vécu 15 ans dans la campagne Limousine, un an à la Martinique, 9 ans à Paris et 11 ans à La Rochelle (en deux fois). Donc j’ai expérimenté divers environnements – dans des versions de moi-même très différentes évidemment – et je n’en idéalise aucun. Le tout c’est de réussir à être là où on en a envie quand on en a envie.
Et de faire comme on peut pour être aligné-utile.
Si on prend la question par le bout de la résilience, pour être franc et un peu dur, le Cassandre que je suis pense que nos sociétés dites modernes vont s’effondrer ou à tout le moins s’effriter au point que des moments de bascule difficiles vont advenir. À ce moment-là, qu’on soit en ville ou dans les territoires, ça ne changera pas grand chose. Bien sûr, je pense qu’il vaut mieux être dans un territoire assez autonome sur ses besoins primaires et solidaire mais si exode urbain massif et spontané il y a (imaginons le pire) parce que les gens n’ont plus rien à bouffer en ville, la réorganisation des campagnes risque d’être quoi qu’il en soi… agitée.
En attendant, je préfère vivre aux côtés de ma copine qui n’est pas tellement sensible aux sujets qui nous occupent mais qui est quelqu’un de terriblement drôle et pleine d’auto-dérision (ça, c’est hyper important pour moi aussi), en toutes circonstances, et pas du tout égotique ni dans le « toujours plus ». Excepté le toujours plus de vêtements, bijoux (de petit·es créateur·ices mais quand même…), box beauté (ce qui nous valaient quelques empoignades avant que je ne laisse couler). Et vivre un quotidien aussi joyeux que possible dans ce contexte pré-apocalyptique en essayant d’être en phase avec mes valeurs et sans nuire aux autres, c’est ce qui m’importe. J’ai pas dit que c’était simple tous les jours…
J’ai par ailleurs la grande chance d’avoir rejoint ma Rochelle dont j’aime l’âme et l’histoire (pourtant difficile), une ville très agréable. J’habite dans l’une des plus belles rues (coup de bol !), je suis à 3 minutes à pied du Vieux-Port et à 2 minutes des parcs où je peux ne croiser personne et être déconnecté de la ville (relativement calme), à 5 minutes de l’océan… Je vais faire mes interviews-reportages à vélo dans un cadre somptueux (il est quand même l’héritage de la traite négrière et il m’en cuit), il y a du soleil souvent et des animations « transition écologique et solidaire » en permanence… Et la campagne et ses lieux alternatifs sont à portée de bus ou de train (je n’ai pas de voiture). Bref, c’est une ville à taille humaine pleine de vie que j’aime profondément. Cependant, je me vois bien aussi dans une ferme agroécologique dans les contreforts des Pythons du Carbet, côté mer, à la Martinique. Mais ma copine ne veut pas non plus.
Pour en revenir à « la ville problème ou non ? » : ce que je n’aime pas dans les grandes villes (que je serai peut-être bientôt obligé de rejoindre pour trouver un emploi) c’est que c’est une concentration de gens qui globalement chérissent tout ce que je n’aime pas : la « réussite sociale », le salaire, les connaissances bling bling, la consommation à tout crin, le paraître, etc. On pourrait se dire que j’essentialise (je le confesse) mais à chaque fois que je vais à Paris pour voir ma copine (qui a dû regagner la capitale pour son travail de manière temporaire), et qu’on prend un verre en terrasse, TOUTES les conversations tournent autour de ça. D’un autre côté, dans ses interstices, on y croise aussi l’extraordinaire Ophélie Damblé de Ta Mère Nature qui elle ne souhaite pas quitter la ville mais y pratique une sorte de guerrila écolo- urbaine, entre autres activités d’agriculture urbaine et créative. Encore une fois, peut-être que la ville est « ontologiquement » le problème mais si on l’habite différemment, ça peut valoir le coup pour qui aime ça. C’est la question de la révolution des états d’esprit, encore… mais je confesse un manque de connaissance sur le sujet : de quoi on parle quand on parle de la ville (en termes d’impact) ? de comment composer au mieux avec l’existant en repensant notre manière de l’habiter ? ou carrément de notre idéal quant à la manière d’habiter le(s) monde(s) en faisant disparaitre les villes ? Et si c’est ça, comment on organise l’exode urbain à partir du réel ? Je pense que L’Archipel du vivant a de belles choses à proposer. Je vais m’y pencher…

Comment vois-tu notre monde humain évoluer d’ici 2050 ?

Ça dépend des jours. Parfois même des heures de la journée, de la météo, de mes lectures ou des rencontres. En plus d’être contradictoire, je suis fluctuant. Je l’écris dans une forme d’auto-dérision mais c’est que j’alterne entre certitude que le sens de l’Histoire c’est plutôt le progrès des droits humains pour une partie de plus en plus large de la population (qui reste très minoritaire à l’échelle mondiale actuellement) et d’autres fois où je me dis que les cycles de destruction/reconstruction sont perpétuels et qu’on gagne finalement bien peu en droits et en « justice pour toutes et tous » au fil des crises au contraire des happy new qui les provoquent. Que tout ça est très lent. Pire, je me dis qu’à la fin, la vie n’est vraisemblablement qu’une parenthèse à l’échelle du temps et de l’espace, d’où une sorte de sentiment de « à quoi bon ? ». Mais je digresse… 2050, c’est demain et, fidèle à l’Institut des Futurs souhaitables dont les punchlines me redonnent du souffle, je considère que « l’avenir ne se prévoit pas, il se prépare » (et j’ajouterais que le présent se vit comme on espère l’avenir) car puisque la vie n’est probablement qu’une parenthèse, autant en profiter pour vivre le mieux possible. Mais pas au détriment des autres ! C’est ce que fait par exemple très bien l’association KPA La Rochelle qui construit le futur des jeunes dans
un joyeux présent, conciliant fins et chemin pour y parvenir.
Pour en revenir au « moment » que nous vivons, nous sommes dans ce clair- obscur défini par Gramsci. Celui d’un nouveau monde qui tarde à éclore et d’un vieux monde qui n’en finit pas de mourir et, dans ce clair-obscur, des monstres peuvent surgir. Et on voit bien d’où surgissent les monstres (au passage, je ne crois pas aux « monstres » mais ça ouvre une digression dont je ne suis pas sûr de revenir). Est-ce qu’ils vont l’emporter dans les mois-années qui viennent (peut-être est-ce déjà le cas) et nous faire vivre des années voire des décennies de « 1984 » ou des « Furtifs » ? ou est-ce que le backlash écologique, social, des droits humains et de « démocratie » (il faut toujours mettre démocratie entre parenthèses) n’est que leur chant du cygne ? Je n’en sais rien. Je fais ce que je peux à mon niveau, avec qui je suis, pour que ce soit l’option 2 qui l’emporte. Tout en sachant la tâche immense qui nous attend dans la construction de ce monde enviable que j’appelle de mes voeux. Ce que j’observe depuis huit ans, c’est que quand on leur pose la question de façon individuelle sur ce qui les rend heureux·euse ou ce qu’ils et elles aimeraient laisser comme trace au moment de leur mort, les gens parlent assez peu d’argent, de pouvoir et de migrants. C’est toujours le lien qui revient, le temps passé avec d’autres gens, quelle que soit la forme que ça prend. Ça dessine un objectif me semble-t-il ? Quant au prosaïque qui nous ramène à comment concrètement faire pour que chacun·e vive des vies épanouissantes, dignes, joyeuses et jalonnées d’aventures, là aussi, dans tous les pans de la société, on commence à bien cerner les clés pour ouvrir ces possibles. Il faut juste les arracher aux quelques uns*, très puissants et bien organisés, qui n’entendent pas nous les laisser… Mais si la révolution des états d’esprit se fait dans une large part de la population, ils n’ont aucune chance. Un autre temps s’ouvrira alors, où il faudra les traiter à l’aune de nos
idéaux. Pas dans un esprit de vengeance, sans quoi l’Histoire se répétera.

* Je n’utilise pas l’écriture inclusive ici car je pense que ce sont majoritairement des hommes qui sont responsables de l’organisation inique et mortifère de nos sociétés dites « modernes ».

Je sais que mes réponses sont déjà longues mais j’aimerais conclure sur ces
lignes écrites par Césaire à Haïti en 1944, Appel au magicien :

« De toutes nos machines réunies, de toutes nos routes kilométrées, de tous nos tonnages accumulés, de tous nos avions juxtaposés, de nos règlements, de nos conditionnements, on ne saurait réussir le moindre sentiment.

Cela est d’un autre ordre, et réel, et infiniment plus élevé.

De toutes vos pensées fabriquées, de tous vos concepts triés, de toutes vos démarches concertées, ne saurait résulter le
moindre frisson de civilisation vraie.

Cela est d’un autre ordre, infiniment plus élevé et sur-rationnel.

Je n’ai pas fini d’admirer le grand silence antillais, notre insolente richesse, notre pauvreté cynique.

Vous avez encerclé le globe. Il vous reste à l’embrasser. Chaudement.

Les vraies civilisations sont des saisissements poétiques : saisissement des étoiles, du soleil, de la plante, de l’animal, saisissement du globe rond, de la pluie, de la lumière, des nombres, saisissement de la vie, saisissement de la mort.

Depuis le temple du soleil, depuis le masque, depuis l’Indien, depuis l’homme d’Afrique trop de distance a été calculée ici,
consentie ici, entre les choses et nous.

La vraie manifestation de la civilisation est le mythe.

L’organisation sociale, la religion, les compagnies, les philosophes, les mœurs, l’architecture, la sculpture sont
figuration et expression de mythe.

La civilisation meurt dans le monde entier, parce que les mythes sont ou morts ou moribonds ou naissants.

Il faut attendre qu’éclate le gel poussiéreux des mythes périmés ou émaciés. Nous attendons la débâcle.

Et nous nous accomplirons.

Dans l’état actuel des choses, le seul refuge avoué de l’esprit mythique est la poésie.

Et la poésie est insurrection contre la société parce que dévotion au mythe déserté ou éloigné ou oblitéré…

On ne bâtit pas une civilisation à coups d’écoles, à coups de cliniques, à coups de statistiques.

Seul l’esprit poétique corrode et bâtit, retranche et vivifie. »

Merci à toi !

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