Non, je ne suis pas « contre » la biorégion « urbaine ». Et cela, pour une simple et bonne, unique raison : je n’ai jamais compris ce que signifiait ce concept.

Je n’ai jamais compris, tout d’abord, pourquoi la « biorégion urbaine ». Historiquement parlant, les mouvements biorégionalistes dans leur grande diversité ont toujours défendu l’intérêt du concept de « biorégion » (parfois associé à celui de « life-place », considéré par certains comme son synonyme) et pas – à de très, très rares occasions près – celui de biorégion « urbaine ». Pourquoi inventer alors ce concept, en Italie, au début des années 2000, alors que la littérature biorégionaliste anglophone et internationale ne l’emploie pas ? Ou, sous les termes des territorialistes, pourquoi cette envie d’« évolution sémantique et conceptuelle »1 du terme de « biorégion » (évolution qu’on ne peut que saluer et accompagner) nécessite-t-elle d’ajouter cette extension urbaine au concept initial ? La réponse à cette question, je ne l’ai jamais trouvée dans les textes des personnes qui emploient ce terme.

Quand Alberto Magnaghi écrit par exemple, dans son ouvrage éponyme, que la « biorégion urbaine » est un « référent approprié pour traiter d’une manière intégrée »2 de multiples domaines, cela ne m’éclaire pas sur le besoin d’ajouter « urbaine » au terme initial de « biorégion » (qui pouvait déjà tout à fait être employé pour traiter des choses dans leur complexité de façon « intégrée »).

Cependant, dirait-on, quand bien même on ne comprend pas « pourquoi » émerge un concept, peut-être suffit-il de regarder sa définition pour comprendre ce que ce concept signifie ? Hélas, je n’ai jamais compris, ensuite, ce qu’est la « biorégion urbaine ». Alberto Magnaghi toujours, annonce pourtant en proposer une définition. Il écrit en 2010 : « je fais référence à la définition de la biorégion urbaine pour caractériser un ensemble de système territoriaux fortement transformés par l’homme, caractérisés par la présence d’une pluralité de centres urbains et ruraux organisés en systèmes réticulaires et non hiérarchisés, en équilibre dynamique avec leur milieu ambiant »(3). Mais voilà, j’ai beau lire et relire cette « définition », je n’y reçois pas la réponse à ma question (pourquoi « urbaine » ?). Et d’ailleurs, je ne vois pas non plus de rapport avec tout ce que j’ai pu lire et entendre depuis dix ans sur la question de la « biorégion ». Plutôt qu’une définition de concept, il me semble lire ici une description de ce qu’était l’Italie avant son unification nationale au milieu du 19e siècle, ou une vision programmatique de ce en quoi il faudrait transformer « les territoires » – « les territoires », comme « les biorégions urbaines », sans plus de cadre géographiques, culturels et ontologiques, comme si tous les territoires du globe devaient prendre cette direction définitive, cette maxime localiste-universaliste.

Daniela Poli revient à son tour à cette même définition lorsqu’il s’agit de définir le concept dans son ouvrage de 2019 Le Comunità progettuali della bioregione urbana. Et elle ajoute : « Alberto Magnaghi a proposé le concept de « biorégion urbaine » comme un dispositif en capacité de raviver la critique contemporaine par le déclenchement de nouveaux cycles civilisationnels. (…) Pour Magnaghi, il s’agit de nouvelles formes d’urbanités, de nouveaux cycles civilisationnels et pas juste des ajustements de la condition contemporaine. »(4). À nouveau, on le voit, si l’appel est ambitieux et peut-être même pertinent, il ne nous renseigne pas tant sur le pourquoi de cet ajout « urbain » au concept initial de « biorégion », qui proposait déjà très explicitement de faire la révolution, de sortir du contexte civilisationnel actuel, de transformer radicalement les formes d’urbanités et de raviver la critique. Que cherche-t-on donc à dire d’autre ou de plus avec ce nouveau, cet autre « label » ? Dans un article de 2021 de David Fanfani, territorialiste et collaborateur de Magnaghi de nombreuses années durant, on trouve bon nombre de formulations ambigües sur la relation entre « l’approche biorégionale » et « la « biorégion urbaine », comme si l’une équivalait à l’autre ; et les deux sont elles-mêmes données comme équivalentes au concept de
« bio city-region »(5). Tout cela n’entre-t-il pas en contradiction avec la volonté explicite de définir une « définition territorialiste », une « acception » différente « de la biorégion » qui puisse constituer « une évolution sémantique et conceptuelle au regard de sa définition historique », pour en parer notamment aux possibles « dérives déterministes »(6) ? Autrement dit, « Biorégion » et « biorégion urbaine » : s’agit-là d’un seul et même concept, formulé sous deux versions différentes ; ou bien s’agit-il de deux choses distinctes, qu’on peut clairement séparer, voire qui s’opposent partiellement ?

En continuant le tour d’horizon des personnes qui emploient cette expression, on trouve tout récemment chez Agnès Sinaï ce rappel factuel que « Serge Latouche, à l’instar d’Alberto Magnaghi, parle de biorégions urbaines qui seraient pensées comme des « villes de villes » ou même des « villes de villages » »(7). D’une part, cependant, on serait tout de même en droit de constater que penser une
« biorégion » comme une « ville de ville », c’est à nouveau quelque chose qui est totalement différent de ce pourquoi le biorégionalisme a été créé, de la manière dont il a été défini et utile pour toutes les communautés réhabitantes, les peuples autochtones(8) et les théoricien·nes qui ont utilisé le concept ces dernières décennies un peu partout (Italie comprise(9)). Et, d’autre part, encore et toujours : cela ne nous explique que bien peu et bien mal quoi comprendre, concrètement, éthiquement, derrière le concept de « biorégion urbaine ». Est-ce un concept caractérisant des territoires qui existent réellement aujourd’hui, et, si oui, lesquels ? Quel territoire existant aujourd’hui sur la Planète peut-être considéré comme une « ville de villes » ou une « ville de villages » ? À quel échelle chercher : à l’échelle du bassin-versant du Rhin, d’un demi-département, ou d’une communauté d’éco-hameaux en réseaux ? Et si un tel territoire pouvait être défini comme une « biorégion urbaine », en quoi serait-il non moins une « biorégion », et en quoi serait-il mieux décrit encore par l’ajout du terme « urbain » ?

Mes questions restent ainsi peu ou prou les mêmes, d’années en années, de textes en textes. Voire se renforcent, se multiplient. Car on pourrait continuer longtemps : parler de biorégion « urbaine », cela ne sous-entend-il pas qu’il doive exister alors, en miroir, des biorégions « rurales » ? Entrerait-on alors dans une mise en typologie de biorégions qu’on pourrait catégoriser, distinguer les unes des autres selon leurs caractéristiques principales ? Ou bien, si le concept initial de « biorégion » est bien un ensemble à la fois de rural et d’urbain, de ville et de campagne, de nature et de culture, d’humain et de non-humain, alors comment expliquer la pertinence de l’appellation « urbaine » : ne tend-elle pas à réinstaller des dualités un peu datées, voire contreproductives ? Et, pour poursuivre encore : le fait qu’en Italie et en France le concept de « biorégion urbaine » soit souvent porté par des acteurs et actrices des mondes de l’urbanisme est-il possiblement un hasard ? Ou est-ce un centrisme disciplinaire un peu navrant, qui empêche ces protagonistes de développer pleinement les dimensions artistiques, antispécistes, philosophiques, décoloniales, ontologiques, à l’œuvre dans le mouvement biorégional ?

Si on peut parler de modes de vies urbains, alors force est de constater que l’immense majorité des habitant·es est, en Europe, aujourd’hui, urbaine – même la plupart de celles et ceux qui vivent à la campagne, dans des villages et des hameaux (notamment parce que la quasi-intégralité du continent est branché sur des macro-systèmes de consommation de produits industriels, de réseaux énergétiques et numériques, d’infrastructures de transports modernes et de modalités d’existences issues de la société du spectacle néolibérale). Plus grand monde, même dans les territoires ruraux, ne vit de façon rurale : à l’heure où tout semble indexé sur des marchés boursiers internationaux et des injonctions productivistes qui poussent à l’exploitation des êtres et des lieux, les conditions de possibilités de la subsistance sont très marginales et fragiles, de même que les réseaux locaux d’entraide et d’entre-formation ; pour ne rien dire des modalités de survie de cultures locales autochtones, qui sont de toutes parts sous le joug d’impérialismes culturels coloniaux et destructeurs. Dans ce contexte, si l’idée biorégionaliste relève bien du « contre-culturel », ne serait-il pas plus intéressant de travailler au développement des aspects les plus ruralistes de l’idée biorégionale (au sens des modes de vie et non des géographies, des formes « urbaines », des infrastructures et des aménagements territoriaux) ? Si cela est entendu et partagé, quel sens cela peut-il encore avoir d’insister, dans ce concept territorialiste, sur ses dimensions « urbaines » ?

À bien des égards, la « biorégion » me semble un concept savonneux, difficile, délicat, voire contre-productif en bien des endroits – j’ai eu l’occasion de m’étendre longuement à ce sujet ces dernières années, finissant même par défendre l’intérêt d’un « biorégionalisme sans biorégion »(10) et je n’y reviendrai pas ici. Mais je lui reconnais aussi ses intérêts, sa performativité, ses histoires intellectuelles riches et ses capacités à générer d’excellents débats. Et je crois aujourd’hui qu’un vrai intérêt se niche dans le croisement entre les militances et théories biorégionalistes d’une part, et celles antiracistes et décoloniales d’autre part(11).

On l’aura compris, si je ne saurais dire de même du concept de « biorégion urbaine », ce n’est pas parce que je suis « contre » lui par principe (et encore moins « contre » les personnes qui l’emploient !) mais pour la simple et bonne, unique raison, que je n’ai rien compris à ce concept tardif.

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1. Alberto Magnaghi, La biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire bien commun, Eterotopia France, 2014, p.79.
2.
Alberto Magnaghi, La biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire bien commun, Eterotopia France, 2014, p.77.
3.
Alberto Magnaghi, La biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire bien commun, Eterotopia France, 2014, p.82. La définition fut initialement publiée dans Il progretto locale. Verso la coscienza di luogo, Bollati Boringhieri, 2010, p.187.
4. Daniela Poli, Le Comunità progettuali della bioregione urbana, Quodlibet, 2019
5.
David Fanfani, « Ville méditerranéenne et biorégion urbaine »Méditerranée, 132, 2021. http://journals.openedition.org/mediterranee/12090. Le concept de « bio city-region » est une référence vers le poète Gary Snyder mais David Fanfani n’en donne pas plus de détail.
6.
Alberto Magnaghi, La biorégion urbaine. Petit traité sur le territoire bien commun, Eterotopia France, 2014, pp.77-80
7.
Agnès Sinaï, Réhabiter le monde. Pour une politique des biorégions, Seuil, 2024, p.115. Les définitions viennent de l’article Serge Latouche, « Pour une relocalisation de l’utopie », Entropia, n°4, printemps 2008.
8. Cuencas Sagradas, Plan biorregional 2030, https://cuencasagradas.org/wp-content/uploads/2021/10/ESP_Resumen-PBR_10-2021.pdf
9. Mathias Rollot, Les Territoires du vivant, un manifeste biorégionaliste, 2e édition, Wildproject, 2023 ; Mathias Rollot, Marin Schaffner, Qu’est-ce qu’une biorégion ?, 2e édition, Wildproject, 2024.
10.
Mathias Rollot, Marin Schaffner, “Postface”, dans Qu’est-ce qu’une bioregion ?, 2e édition, wildproject, 2024.
11.
Mathias Rollot, Décoloniser l’architecture, Le Passager Clandestin, 2024. Mathias Rollot, « Qui pour « vivre in-situ » ? Métisser les co-contaminations », dans Agnès Sinaï, Écologie des biorégions, éditions Terre urbaine, à paraître juin 2025.

 

 

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