« Dieu bénit Noé et ses fils, et leur dit : Soyez féconds, multipliez, et remplissez la terre. Vous serez un sujet de crainte et d’effroi pour tout animal de la terre, pour tout oiseau du ciel, pour tout ce qui se meut sur la terre, et pour tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains. » La Bible – Genèse, 9

Ce passage de la Bible est pour le moins édifiant. La crainte et l’effroi sont assurément des émotions que pourraient bien ressentir profondément les non humains à l’égard de notre espèce.
« Ils sont livrés entre vos mains » : proclamée dans la Genèse du texte sacré de la religion chrétienne, cette affirmation légitime, à elle seule, l’intégralité de nos atrocités imposées au vivant. Comme l’explique brillamment Yuval Noah Harrari dans son livre Sapiens. Une brève histoire de l’humanité, ce qui fait la singularité de notre espèce par rapport aux autres membres du règne animal, ce n’est aucunement la taille de notre cerveau, mais plutôt notre capacité aussi extraordinaire que singulière à croire en des « réalités imaginaires ». Nos croyances sont ainsi le fruit de constructions intellectuelles. Formidablement puissante pour embarquer les humains dans une même direction vertueuse, cette faculté l’est tout autant pour nous faire adopter collectivement les comportements les plus destructeurs, les plus assassins, les plus ignobles. Hélas, la seconde option l’a largement emporté sur la première.


Anthropocentrisme ? Réalités imaginaires et dissonances cognitives !

Voici un petit échantillon non exhaustif de ces constructions intellectuelles si profondément ancrées en nous qu’elles réduisent considérablement notre ouverture d’esprit, celle-la même qui nous serait tant précieuse aujourd’hui :

Nous ne sommes pas des animaux… réalité imaginaire !
Nous sommes les êtres les plus intelligents sur Terre… réalité imaginaire !
Dieu nous a créé à son image, nous sommes donc le maillon ultime de l’évolution… réalité imaginaire !
Nous sommes les seuls êtres capables de penser, conscients de leur existence et doués de sensibilité, bref les seuls à avoir une âme… réalité imaginaire !
Les (autres) animaux sont à notre service, à notre disposition.
Il est donc logique que nous puissions librement nous accorder un droit de vie et de mort sur eux… réalité imaginaire !
Limiter la souffrance d’animaux exploités et condamnés contribue à leur bien être… réalité imaginaire !
Donner des droits au vivant peut permettre sa préservation… réalité imaginaire !
L’avenir de l’humanité est métropolitain, la population mondiale atteindra 9,7 milliards d’individus en 2050 dont 66% vivront en ville… réalité imaginaire !
Il est possible de végétaliser l’enfer minéral de l’urbain… réalité imaginaire !
La résilience alimentaire, hydrique et énergétique d’une ville est un objectif atteignable… réalité imaginaire !
Le succès des luttes écologiques dépend de la multiplication des marches climats et des actions de désobéissance civile, des appels et des pétitions ou encore d’une « loi climat » ambitieuse… réalité imaginaire !
L’ensemble des ressources de la Terre nous appartiennent… réalité imaginaire !
Une croissance infinie dans une monde aux ressources finies est possible… réalité imaginaire !
Il suffit de décarboner notre économie et de verdir notre croissance pour pouvoir tranquillement poursuivre notre fuite en avant… réalité imaginaire !
Un découplage entre notre consommation énergétique et notre empreinte écologique est possible… réalité imaginaire !
Il suffit de remplacer les énergies fossiles par des énergies « propres » – sans rien changer par ailleurs – pour atteindre sereinement la neutralité carbone et régler le problème climatique… réalité imaginaire !
Limiter l’augmentation de la température globale moyenne à 2°C d’ici la fin du siècle est encore jouable… réalité imaginaire ! Il suffit d’y parvenir pour régler d’un coup de baguette magique l’ensemble de nos problèmes et assurer la survie de l’espèce humaine… réalité imaginaire !
L’hydrogène est l’avenir de l’automobile et de l’aviation… réalité imaginaire !
Nous allons coloniser Mars et conquérir l’univers… réalité imaginaire !
Un jour nous pourrons vivre 1 000 ans… réalité imaginaire !
Il est possible de changer le Système dominant actuel de l’intérieur… réalité imaginaire !
La France est un pays démocratique… réalité imaginaire !
La démocratie, c’est le vote… réalité imaginaire !
Il suffirait que telle ou telle personne remporte les élections présidentielles pour que tout change… réalité imaginaire !
Notre CB est plus puissante qu’un bulletin de vote, nos petits gestes quotidiens peuvent changer le monde… réalité imaginaire ! L’école de la République est la plus belle opportunité offerte à nos enfants pour les éveiller au monde… réalité imaginaire ! Nous sommes libres de nos choix… réalité imaginaire !
Les outils numériques, le Big data et l’IA (Intelligence Artificielle) nous permettent de gagner un temps précieux… réalité imaginaire !
L’accumulation de petits plaisirs mène tout droit au grand bon- heur… réalité imaginaire !
La propriété est un droit fondamental… réalité imaginaire !
Les principaux risques actuels sont le terrorisme et le Covid-19… réalité imaginaire !
La multiplication de nouveaux récits va nous permettre de changer de paradigme… réalité imaginaire !
La technologie va nous sauver… réalité imaginaire !
Nous finirons par trouver des solutions pour résoudre nos plus grands défis puisqu’il en a toujours été ainsi… réalité imaginaire ! Nous pouvons encore éviter l’effondrement de notre civilisation thermo-industrielle… réalité imaginaire !
Ces « réalités imaginaires » véhiculées, martelées par le Système sont de puissantes croyances limitantes directement à l’origine de nos plus grandes dissonances cognitives et comportementales. Elles nous conduisent à penser et à agir avec un filtre déformant, un prisme déviant. Celui de l’anthropocentrisme et de la normalité sociale. Est qualifié·e de normal·e tout comportement, tout choix, toute façon de faire entériné·e par la société. S’y conforter relève donc de la normalité. Choisir de faire autrement est au mieux considéré par la grande majorité comme original, au pire qualifié de bizarre ou d’étrange. Or, celles et ceux qui changent le monde ne font justement rien comme tout le monde. Ces personnes, ces utopistes éclairé·e·s, ces inventeurs·trices, osent explorer et expérimenter, s’autorisent à penser et agir autrement pour trouver de nouvelles solutions. Nous avons aujourd’hui l’impérieuse obligation d’abandonner nos croyances suicidaires et écocidaires pour en embrasser de nouvelles réparatrices, restauratrices, régénératrices ! Il est vital de sortir urgemment de notre vision anthropocentrée pour adopter un regard biocentré, de nous débarrasser de la norme sociale pour respecter la seule qui vaille, la norme vitale.


Anthropocentrisme ? Aveuglément délirant !

« L’Homme est l’espèce la plus insensée, il vénère un Dieu invisible et massacre une Nature visible. Sans savoir que cette Nature qu’il massacre est ce Dieu invisible qu’il vénère. » Anonyme

Philosophiquement, notre société extractiviste et productiviste, consumériste et « déchetiste » a placé l’humain au centre de tout en appréhendant le monde qui nous entoure à travers la seule perspective humaine. Nous considérant comme l’espèce la plus avancée, la plus « évoluée », la plus intelligente, nous en sommes arrivé·e·s à l’absurdité ultime : imaginer, et même nous auto-persuader, que nous ne sommes pas des animaux – les humains d’un côté, les animaux de l’autre -, que nous pouvons donc parfaitement nous extraire du vivant et nous développer à son insu, notamment dans l’enfer urbain dé-raciné, dé-naturé pour ne pas dire dé-cervelé, en dehors de la conscience la plus élémentaire, celle de la réalité de la vie. Nous avons fait de cette « réalité imaginaire » une norme sociale puissante, véritable prison psychologique. En adoptant une telle approche, il devient alors tout à fait normal – pour ne pas dire légitime ou, pire, « naturel » – de concevoir tout ce qui nous entoure comme des ressources qui nous appartiennent et que nous pouvons exploiter, transformer, saccager, anéantir.

Cet anthropocentrisme est à l’origine de l’immense désastre en cours. Notre emprise dévastatrice et mortifère sur le vivant a connu une fulgurante accélération lors de la Révolution industrielle au milieu du XIXème siècle. Nous sommes alors entré·e·s dans une nouvelle ère géologique, baptisée aussi tristement que judicieusement « Anthropocène ». Car, nous avons tout de même réussi un exploit assez sidérant, celui de modifier grave- ment les conditions d’habitabilité de notre propre planète tout en anéantissant les autres habitant·e·s de notre maison. C’est même plutôt en exterminant la vie que nous sapons méthodiquement ses fondations. Il faut bien reconnaître que s’il y a bien un domaine où nous excellons particulièrement, c’est dans notre entreprise collective de destruction massive du vivant. « Citius, Altius, Fortius » (« Plus vite, plus haut, plus fort ») ! La devise olympique signée Pierre de Coubertin illustre admirablement la démesure de notre « chef-d’œuvre ». Dans son dernier essai, Carnage. Pour en finir avec l’anthropocentrisme, Jean-Marc Gancille expose clairement les conséquences de notre folie :

« Théoriquement, si l’on se réfère au taux historique d’extinction avant l’apparition de l’homme (de l’ordre d’une espèce par millénaire), il devrait être quasiment impossible de voir une espèce disparaître. Pourtant, partout, des espèces succombent. Depuis 500 ans, 750 espèces animales ont disparu, 2 700 sont en voie d’extinction et 12 500 sont menacées1. Les taux d’extinction actuels sont des centaines, voire des milliers de fois supérieurs au taux historique. À cette vitesse, la barre des 75% d’espèces dis- parues pourrait être atteinte en quelques centaines d’années.
[…] L’analyse des causes de l’extinction de près de 8 700 espèces animales et végétales classées comme menacées ou quasi menacées de disparition sur la Liste rouge de l’UICN ne laisse en effet aucune excuse à Homo sapiens.
Par ordre d’importance, les auteurs de cette étude2 pointent les principaux dangers qui menacent les espèces, soit
1) la surexploitation (déforestation, chasse, pêche, cueillette) ;
2) l’agriculture (agro-industrie, élevage, sylviculture, aquaculture) ;
3) l’étalement urbain (logement, tourisme et loisirs, industrie) ;
4) la contamination biologique (espèces invasives, maladies, OGM) ;
5) la pollution (déchets domestiques, effluents industriels, pollution lumineuse…) ;
6) l’altération des milieux naturels (feux, barrages…) ;
7) le changement climatique (tempêtes et inondations, sécheresse, températures extrêmes…).
Autant de maux exclusivement liés à la progression de la civilisation : croissance démographique, expansion des villes, développement d’infrastructures, intensification de la production et de la consommation, destruction des habitats et explosion des déchets, émissions de gaz à effet de serre.
»

Jean-Marc Gancille fait assurément partie de la même famille que moi, celle des grands amoureux du vivant. Depuis que j’ai lu son pamphlet Ne plus se mentir en 2019, je me sens complète- ment aligné avec sa vision. Nous partageons le même constat, la même sensibilité, le même écœurement et la même radicalité en ayant l’honnêteté de dire la vérité sans prendre de pincettes et le courage de choisir des mots puissants et des expressions impactantes. Avec le titre de son dernier essai – Carnage – il a trouvé l’image la plus juste pour exprimer simplement ce que je qualifie de grande entreprise collective de destruction massive du vivant . Non, le mot carnage n’est pas trop fort pour qualifier l’inqualifiable. Massacre, sacrifice, domestication, esclavage, « bétaillisation » du sauvage, divertissement, chasse, pêche, tortures et traditions, prédation industrielle, élevage intensif et surpêche… soit autant de formes d’exploitation animale et d’anéantisse- ment du vivant que Jean-Marc Gancille dénonce méthodique- ment : « Une extinction ? Non, une extermination délibérée ».

« Nous n’assistons pas à un « déclin » de la biodiversité, à un « effondrement » du vivant, à une « extinction » des animaux, autant de termes qui suggèrent des causes diffuses et incertaines. Nous ne sommes pas confrontés à des éléments exogènes, imprévisibles et non maîtrisables qui emportent des créatures vivantes par milliers de milliards chaque année.
Non. La responsabilité de cette hécatombe nous incombe totalement, à nous les hommes, qui provoquons délibérément et méthodiquement l’extermination des animaux sauvages. Et nous leur substituons des vies domestiques asservies à nos besoins indispensables pour les abattre à la chaîne, à une échelle de cruauté jamais égalée dans le règne du vivant.
»

Comment pouvons nous donc utiliser des mots aussi trivialement décalés que « divertissement » ou « loisir » pour évoquer le traitement abominable que nous faisons subir aux autres habitants de la Terre ? Comment pouvons-nous exterminer toutes les formes de vie avec un tel acharnement et sans aucun scrupule ?

Comment pouvons-nous agir avec autant d’insouciance et d’inconscience ? Comment pouvons-nous être animé·e·s par une relation à la vie aussi nombriliste que suicidaire et écocidaire ?


Anthropocentrisme ? Changeons de prisme ou disparaissons !

L’instinct de survie est le propre de chaque être vivant, animal ou végétal. Satisfaire ses besoins primaires, transmettre la vie dans un souci – plus ou moins conscient – de perpétuation de l’espèce et offrir à sa descendance les meilleures chances de poursuivre ce cycle naturel sont des rituels, des habitudes, des préoccupations inhérent·e·s à l’ensemble des membres de la grande famille du vivant. Mais, cette survie s’inscrit obligatoirement dans une logique d’interdépendance – savant cocktail d’entraide et de rivalité – nécessitant un équilibre aussi pur que fragile.

Le rang que nous nous sommes abusivement octroyé, celui d’une espèce supérieure aux autres, nous a totalement aveuglé·e·s au point d’imaginer qu’Homo sapiens n’était pas soumis aux mêmes règles que le reste du vivant. Nous avons trop longtemps pensé à la place des autres pour notre unique intérêt, notre folie égoiste. Il est temps de penser d’abord aux autres pour avoir une petite chance de nous sauver. Car, de la même manière que nous re- cueillons aujourd’hui les fruits toxiques de notre fantasme de croissance infinie au détriment de la vie, toute tentative de sauvetage de notre propre espèce au détriment des autres habitant·e·s de la Terre est vouée à l’échec.
Oui, c’est en faisant de la sauvegarde/régénération du vivant notre absolue priorité – en étant prêt·e·s à renoncer à notre insoutenable niveau de vie, à notre bancale approche du bonheur et à notre létale conception du confort – que nous pourrons survivre en tant qu’espèce. Nous pourrions ainsi préserver les conditions d’habitabilité de notre planète en limitant les immenses risques que sont l’atroce asphyxie ou une mortelle pénurie d’eau douce, sans oublier… l’inquiétant dérèglement climatique.

En revanche, si nous devions, comme nous l’avons toujours fait, ne penser qu’à nos petits nombrils, surtout en prenant le pro- blème à l’envers, en traitant la conséquence plutôt que la cause, alors notre triste sort est inéluctable. Nous concentrer sur le seul symptôme – le climat – sans nous soucier trop de la racine – le vivant – signerait à coup sûr la fin prématurée de notre destinée.

Le compte à rebours de la sauvegarde des conditions d’habitabilité de notre toute petite planète est lancé depuis un bon moment. Or, nous fonçons toujours plus vite vers le précipice. Au lieu de freiner pour amortir la chute inévitable, nous accélérons vers un chaos inéluctable.

« C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : « Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien… Jusqu’ici tout va bien. » Mais l’important, c’est pas la chute. C’est l’atterrissage. » Mathieu Kassovitz via le personnage d’Hubert – La Haine

Après 50 années d’inertie absolue, l’heure est venue de nous retrousser les manches, de prendre notre courage à deux mains et de jouer à fond la carte de l’intelligence collective pour réellement nous mobiliser. Cessons de nous lamenter ou d’attendre passivement… place à l’action ! Sauver la vie sur Terre est un sacré défi. C’est désormais notre unique mission, notre dernière opportunité d’offrir enfin à l’humanité une réelle utilité ! Nous devons l’accomplir avec la plus grande humilité afin de regagner notre dignité. Le temps presse, l’effondrement est en cours et certains des immenses dégâts que nous avons occasionnés sont déjà irréversibles. Cessons de penser que nous avons encore le temps, qu’il nous reste 5 ans, 10 ans ou 30 ans. Non, nous n’avons plus le temps, il est bien trop tard et nous en avons tant gâché. Cessons de nous fixer des objectifs pour 2030 ou de viser la neutralité carbone en 2050. Pourquoi pas 2090 ou 2140 !!!
C’est là, maintenant, tout de suite qu’il convient de tout, absolument tout, radicalement tout, changer ! Cessons enfin de faire semblant de vouloir préserver les générations futures. Cette apparente belle intention est aussi lâche qu’hypocrite. Nos grands discours ne se sont jamais traduits en actes. Soucions-nous plutôt des générations présentes qui pourraient bien être les toutes dernières à fouler le sol de Gaïa. Réveillons-nous, secouons-nous, mobilisons-nous ! Sauvons la vie sur Terre pour mettre fin à notre ignominie et libérer nos otages, assurer notre propre survie et, de notre histoire, écrire une nouvelle page !

« Nous n’héritons pas de la Terre de nos ancêtres, nous l’em- pruntons à nos enfants. » Proverbe à l’origine incertaine. Des ex- pressions similaires existent dans différentes tribus, en Amérique du Nord, en Afrique centrale et en Polynésie.

RÉVOLUTION !

Cet article est directement issu de mon livre Écrivons ensemble un nouveau récit pour sauver la vie ! que vous pouvez commander ici.


1. Liste rouge de l’UICN.
2. Sean L. Maxwell et al., «The Ravages of Guns, Nets and Bulldozers», Nature, Vol. 536; 11 août 2016, https://www.nature.com/news/polopoly_fs/1.20381!/ menu/main/topColumns/topLeftColumn/pdf/536143a.pdf