Ce texte a été diffusé au format courriel, 1 courrier électronique par jour, lors d’un voyage de 11 jours à vélo en 2020.

Jour 5 : Stoppé par la chaleur, au fond du gouffre

« Il eut sou­dain le sen­ti­ment qu’il pou­vait re­gar­der le monde soit comme la mal­heu­reuse vic­time d’un vo­leur, soit comme un aven­tu­rier en quête d’un tré­sor. »

L’Alchimiste, Paulo Coelho

Jeudi 17 septembre

Je n’en peux plus ! Je ne supporte plus ce soleil qui me canarde avec ses rayons à plus de 35° degrés, les dénivelés de ces lacets vicieux qui augmentent encore plus la température de mon corps, le poids des sacoches qui fait graviter mon vélo vers le bas. Je surchauffe dans un endroit où l’ombre n’existe pas. Un désert au milieu des montagnes.

Après plusieurs dizaines de minutes d’enfer, je me réfugie, mieux, je m’engouffre, je m’enfonce à 135 mètres sous Terre. De 35°degrés sur mon vélo de galère, je flotte sur une barque de loisir à 13°degrés, je contemple l’art du temps avec les stalagmites et stalactites. Le Gouffre de Padirac est mon refuge du jour. Est-ce le bunker de notre futur ? Serons-nous obligés de vivre sous terre pour échapper à la chaleur insoutenable ? Devrions-nous dès maintenant comprendre le cœur de notre planète plutôt que de continuer à nous brûler les ailes en voulant voyager au plus près des étoiles ?

Alors je m’intéresse à cet explorateur qui a découvert le gouffre, il a regardé vers le bas quand tout le monde avait la tête en l’air. Il raconte sa découverte de la manière suivante :

“Nul être humain ne nous a précédé dans ces profondeurs, nul ne sait où nous allons ni ce que nous voyons, rien d’aussi étrangement beau ne s’est jamais présenté à nos yeux, ensemble et spontanément, nous nous posons la même question réciproque : est-ce que nous ne rêvons pas ? »

Le Gouffre de Padirac.

Au fond du gouffre, Edouard Alfred Martel a trouvé la beauté, en marchant dans les méandres à la lumière de la bougie, il a rêvé. En remontant, marche par marche, je pense à chacun de ses mots. Ils m’évoquent la situation au bord du gouffre que l’humanité vit et résonnent en moi en me donnant une mission : trouver la beauté, l’exprimer et continuer à rêver.

Alors à la boutique souvenirs, j’achète ce petit marque page en guise d’amulette, dessus est inscrit : « N’arrêtons jamais d’explorer ».

L’esprit rafraîchit, je liste mes prochaines explorations en pédalant : découvrir la sobriété, trouver mes passions pour en vivre, réussir à créer de la communion et agir pour la transition.

Dans ce bel état d’esprit, j’arrive dans ma chambre d’hôte à Corn sur les chemins de Compostelle. Jean, un pèlerin, dîne avec moi. Il me raconte le succès de sa boîte d’import/export en Chine, son grand jardin cultivé par son personnel de maison, son appartement près de la Tour Eiffel et, avec une peine mêlée de joie, la vidéo qu’il a envoyée à son fils pour son anniversaire encore raté pour lui cette année. Je vois un chemin possible sur lequel j’ai fait une croix. Est-ce un signe ?

Jour 6 : Le plaisir de rencontrer les possibles

“Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Enivrez-vous, Le Spleen de Paris, Baudelaire

Vendredi 18 septembre à Corn

Ces 5 derniers jours, j’ai roulé plus de 400 km, grimpé l’équivalent de l’Elbrouz soit + de 5 000 mètres et posé mes fesses sur le gel de ma selle pendant plus de 25 heures.

Après ce périple, je suis donc à Corn, un jour avant le début de l’évènement “Week-end des Possibles” organisé par les Hameaux Légers. J’en profite pour appeler l’organisatrice Nadia et lui proposer mon aide pour préparer le lieu.

9h, je suis seul. C’est une salle des fêtes assez banale avec un beau préau. Je remarque sur le parking un tipi. Mes souvenirs d’enfance surgissent, je pense à Yakari. Je souris.

20 minutes plus tard, une femme de la soixantaine sort de la tente indienne, elle vient me voir avec un grand sourire, elle dégage une aura particulière, si zen. C’est Nadia. Je suis apaisé.

7 minutes plus tard, un homme arrive sur un vieux VTT Décathlon, il pédale en santiags avec un chapeau de Cowboy et une plume d’indien à l’arrière. Il peut dégainer à tout moment de sa ceinture en cuir un couteau ou un tournevis. Encore un employé municipal, décidément ce sont mes héros du voyage. Je repense à Yohan. Je suis confiant, il y a un homme de main pour gérer la logistique.

J’ai donné trop vite ma confiance. La salle des fêtes est communale, le tipi n’a pas sa place sur le parking. Un conflit surgit, d’un côté les railleries “écolos-gauchos-qui-se-croient-tout-permis”, de l’autre le calme, l’écoute et les soupirs de Nadia. Elle veut profiter, ne pas se prendre la tête dès le matin. A-t-elle besoin d’un gardien pour la logistique ? Elle lui propose calmement de partir, il reste. Je suis pantois, je m’écarte du débat et m’occupe en installant des bancs de bois.

Quelques minutes plus tard, une vieille Nevada déboule avec 4 matelas sur le toit, 2 autres organisateurs arrivent. Ils claquent à tous une bise et une embrassade chaleureuse. Nous commençons la journée par une météo, chacun écoute attentivement l’autre pour savoir comment va sa tête, son corps et son cœur. Juste après le confinement, je redécouvre le côté tactile d’un bonjour, j’apprends de nouveaux rituels matinaux. Tout le monde parle français, mais j’ai l’impression d’être dans une autre culture. Un autre pays. Je me sens vivifié par toutes ces nouveautés.

20h, je suis dans ma chambre, il pleut dehors. Un nouveau conflit surgit entre mon envie d’explorer et celle de me reposer. C’est l’explorateur qui remporte celui-ci, alors j’enfile ma cape de pluie et c’est parti !

Je reviens sur les lieux, je retire mes chaussures en entrant dans la salle polyvalente. Je suis agréablement surpris, elle est devenue un espace de rencontres zen. La lumière est tamisée, des tapis mandalas recouvrent les murs et le sol, les tables forment des espaces accueillants à la discussion, à la lecture et aux jeux.

Je m’assois en tailleur à l’intérieur d’un cercle avec des inconnus au bataillon. J’entends des mots, des termes pour la première fois : “Kerterre”, des systèmes de “rocket stove en lowtech” ou encore “le village de hobbit Simon Dale”. La gentillesse et l’envie de partager de chacun me permettent de commencer à les définir, les comprendre, les appréhender. 80 personnes sont présentes ce week-end, un univers de possibles s’ouvre devant moi.

Durant le dîner, un grand buffet où chacun a rapporté un plat, les échanges deviennent de plus en plus intimes. Chacun raconte son histoire, sa transition. À table, je suis face à Benoît. Transcendé, il me raconte son confinement.

En mars dernier, il était expatrié au Ghana, avec sa femme et ses 2 enfants. Il vivait de manière prospère et heureuse. Durant la pandémie, ils sont passés du statut d’expatriés à celui de rapatriés, d’une résidence sécurisée à une vie en collectivité à 15, de journées bien occupées à des journées vidées. Dans ce vide, dans ces profondeurs, comme Edouard Alfred Martel, ils ont trouvé la beauté de la vie partagée. Ils sont devenus végétariens. Et maintenant, ils rêvent pour leurs 2 enfants d’une éducation différente, plus libre, plus émancipatrice, plus en lien avec la nature. Ils sont scolarisés dans une école Montessori et passent 30 minutes par jour au milieu de la forêt pour écouter et vivre en connexion avec les animaux et les arbres.

Benoît et sa femme sont ici ce week-end pour continuer ce changement de vie et trouver une communauté.

Je rentre en vélo de nuit, je l’ai transformé en vaisseau lumineux, je vois la lune à l’horizon. Comme mon véhicule, je me dis que le sens de ma vie peut changer suite à un événement.

Suis-je en train de le vivre avec toute cette dose d’inspiration ?

Pour aller plus loin :

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La suite au prochain épisode !

 

Crédit photos : Louis

 

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