Scotché ! J’ai été littéralement bluffé par l’extraordinaire puissance et la formidable richesse du travail réalisé par Jérôme François. Réunir autant de ressources dans un seul et même document me parle forcément puisque c’est exactement la même approche systémique, le même soucis du détail et de l’exhaustivité, la même radicalité dans la recherche des causes qui m’ont animé lors de l’écriture de mon livre Le climat n’est pas le bon combat ! et du lancement de L’Archipel du Vivant.

Lorsque Jérôme m’a partagé son PPT “Analyses des risques systémiques liés au système Terre – Économie des ressources naturelles“, j’ai voulu en savoir plus et connaitre un peu mieux son auteur, ses sources d’inspiration, les objectifs de ce projet.



Jérôme, avec ton PPT “Analyses des risques systémiques liés au système Terre – Économie des ressources naturelles”, tu as réalisé une incroyable compilation d’informations ô combien précieuses. Qu’est-ce qui a déclenché ce travail titanesque ?

J’ai commencé ce travail au mois d’Avril, lors du premier confinement mais je m’étais jusqu’ici borné aux impacts. Puis la lecture de 2 livres cet été m’a profondément marqué :

Je n’ai pourtant pas lu Comment tout peut s’effondrer de Pablo Servigne et Raphael Stevens, mais je me suis rendu compte de 2 choses que j’avais totalement sous-estimées : l’ampleur des dégâts est considérable (moi-même écologiste, je l’ai longtemps fortement minorée) et le problème est systémique. Or, les réponses souvent apportées sont issues de raisonnements en silos. Le problème initial est notre recherche perpétuelle de la croissance économique qui entraîne une destruction accrue du système Terre (= une destruction du capital naturel avec des conséquences systémiques). Il fallait donc que j’aborde ces points de manière systémique. J’ai été fortement inspiré par l’approche d’Arthur Keller, ingénieur spécialisé dans les vulnérabilités des systèmes.


Quelle est l’ambition de cette analyse ? À qui s’adresse-t-elle ?

Cette analyse s’adresse à tout un chacun mais j’espère pouvoir m’en servir à titre individuel si j’ai l’occasion de former un public peu averti. Il s’agit essentiellement de faire prendre connaissance de l’ampleur des dégâts et que la croissance verte n’est qu’une escroquerie permettant de perpétuer un système économique extractiviste ultra-prédateur.


À partir de quelles sources as-tu réalisé ton travail ?

Diverses sources que j’ai pu obtenir sur internet : certaines viennent du site et des présentations de l’ingénieur Jean-Marc Jancovici (notamment pour la partie concernant la connexion énergie-climat), d’autres sont issues du rapport Meadows (édité au début des années 1970 puis réactualisé en 2004), qui m’a profondément marqué. Une autre source importante est le rapport officiel du « resources panel » qui analyse la consommation de ressources sur la période 1970-2010 puis j’y ai ajouté quelques projections afin d’actualiser les graphiques.


Quels sont les principaux enseignements que tu tires de ton analyse ? Des paramètres/données qui t’ont particulièrement interpellé ? Des surprises ?

L’aspect systémique des problèmes qui s’auto-alimentent et leurs impacts qui sont bien plus importants que je ne l’avais imaginé (notamment la destruction progressive du système Terre), la folie humaine qui est incapable d’imaginer à grande échelle une économie de décroissance alors que le rapport Meadows avait déjà évoqué il y a 50 ans le besoin impérieux de changer de modèle. Le pire étant que le problème se trouve à la racine du problème économique : il faut de la croissance afin de financer le modèle et embaucher la population. Cette croissance est nécessaire afin de rembourser les emprunts qui sont prêtés avec un taux d’intérêt. Nous n’étions pourtant pas obligés de vivre avec ce modèle. Je viens de lire un livre sur l’agriculture à l’heure de l’Anthropocène où l’auteur explique que la PAC avait pour but de libérer de la main d’œuvre (donc de mécaniser et d’employer des phytosanitaires de synthèse) afin de la basculer dans l’industrie et les services, ceci dans le but d’accroître la production matérielle. Pour ces décisionnaires, PIB = bien-être, ce qui est factuellement faux une fois passé un certain seuil de PIB/habitant.

Un aspect qui m’a particulièrement interpellé : les grandes villes ne sont autonomes qu’à hauteur de seulement 2-3%. Elles vivent donc sous perfusion énergétique et alimentaire vis-à-vis des campagnes. Cela vient du fait qu’on a détruit les ceintures maraîchères qui étaient notre assurance-vie pour construire toujours plus de logements. Pendant ce temps, les campagnes se sont vidées et les métropoles ont été créées.

Un autre aspect essentiel du document est ce que j’appelle le « piège du sablier extractiviste ». Un processus d’extraction minier a besoin d’énergie et d’eau ; il dégage en parallèle beaucoup de déchets liés à l’extraction. Le phénomène le plus connu est celui du taux de retour énergétique concernant le pétrole mais d’autres phénomènes sont plus méconnus. Afin d’obtenir toujours la même quantité de matière première, on va creuser toujours plus profond. Cela accroît la quantité d’énergie afin d’obtenir la même quantité de minerai. La quantité d’eau s’accroît également ainsi que la génération de déchets. On peut représenter cela sous la forme d’un sablier : partie haute, la quantité de minerai obtenue ; partie basse, la quantité de déchets générée ainsi que la quantité d’énergie et d’eau nécessaires à l’obtention du minerai. Au fur et à mesure du temps, la partie haute décroît et la partie basse s’accroît : le piège se referme.


Peux-tu nous présenter rapidement les scenarii que tu imagines pour le futur ?

2 possibilités, à décliner à divers degrés. La contraction énergétique et matérielle sera soit subie soit organisée. Il y a donc 2 grandes tendances qui se dégagent :

Scénario 1, celui de la décroissance : si nous l’organisons, cela suppose de réinvestir les campagnes en relogeant une partie de la population dans des logements qui ne demandent qu’à être occupés. Il faudrait pour cela réorienter l’appareil de formation vers les métiers manuels afin de rétablir l’artisanat et les métiers de la réhabilitation des bâtiments et des objets. Avec des villages et villes de campagnes un peu plus peuplé·e·s, nous pourrions réorienter massivement des emplois dans les métiers agricoles autour de la permaculture, de l’agro-foresterie afin de rétablir les éco-systèmes détruits par la logique productiviste et capitaliste qui a frappé le vivant dans son ensemble. Afin de bâtir cet autre modèle, il faudrait vivre en contraction énergétique ce qui supposerait de n’utiliser l’énergie qu’à des fins vraiment utiles (exit le transport aérien, les chaînes logistiques mondialisées, …)

Scénario 2, le scénario éco-moderniste : ce dernier est le modèle «business as usual» : on tente de changer le système sans transformation radicale et en misant tout sur les technologies afin de conserver notre mode de vie prédateur. Le réchauffement climatique, la dégradation des sols s’accélèrera, la biodiversité poursuivra son effondrement en passant ainsi tous les points de bascule («tipping points») les uns après les autres et nous ferons mine de ne pas comprendre (car ce scénario comporte beaucoup de raisonnements en silos) alors que la logique extractiviste a démontré son impasse. L’entropie de notre système thermo-dynamique va augmenter terriblement en rejetant toujours plus de déchets, c’est peu ou prou ce qui risque d’arriver si on s’évertue à trouver la martingale tels que des projets de fusion nucléaire, ITER etc. où les défenseurs du projet estiment que « si nous résolvons ce problème énergétique, tous nos problèmes seront résolus ». 


Moment Titanic ou moment Pearl Harbor ? De quoi s’agit-il exactement ?

Le moment Pearl Harbour fait référence à la mobilisation générale aux USA du gouvernement, des citoyens et des entreprises au moment d’entrer dans la Seconde Guerre Mondiale. C’est ce dont nous avons besoin aujourd’hui afin de changer DE Système et enclencher un cycle vertueux permettant d’amortir le choc systémique (forte dépendance de nos économies au capital naturel qui entraîne la destruction de ce dernier dans des proportions hallucinantes). Au lieu de cela, la société dans son ensemble attend des solutions technologiques afin de solutionner le problème alors que le problème est le Système en soit ! C’est d’une réorganisation territoriale, d’un changement DE système et humain dont nous avons besoin.

Pendant que nous sommes au bord du gouffre, on préfère parler des blessures des joueurs de foot, invoquer la croissance verte, barder les entreprises de technologies inutiles (ex : multiplication des grands écrans et des gestionnaires électroniques de salles de réunion) ou convoquer la lampe à huile et les Amish. Devrais-je évoquer les termes « ayatollahs », « Khmers verts », « écologie punitive » ? Selon certaines personnes, il faudrait appliquer une « écologie pragmatique ». Nous avons pourtant explosé 4 des 9 limites planétaires, 68% des vertébrés ont été exterminés depuis 1970 et 80% des insectes d’Europe depuis 1990. Hors, 75% des cultures mondiales bénéficient de pollinisateurs. En France, nous vivons à crédit écologique depuis environ la fin des années 50. Cela pourrait prêter à rire si nous ne nous rapprochions pas toujours plus près de l’iceberg. « Nous avons le pied sur l’accélérateur et nous fonçons vers l’abîme. »

Nous sommes majoritairement gouvernés par des personnes diplômées d’écoles où les lois de la physique ne sont pas enseignées, et qui sont conseillées par des économistes. Pour que cela change, je ne vois que 2 solutions : soit des ingénieurs physiciens doivent gouverner auprès de ces personnes, soit une solide formation environnementale et systémique devrait être obligatoire lorsqu’on a une situation très exposée sur le plan décisionnel.


À la toute fin de ton analyse, tu évoques les biorégions. Quelle est leur importance à tes yeux ?

Elle est fondamentale ! On évoque de plus en plus la fameuse « descente énergétique » (je dirais plutôt « descente énergétique et matérielle ») mais si nous ne relocalisons pas rapidement les besoins de base (production alimentaire, fabrication des vêtements et des éco-matériaux, production énergétique) autour des bassins de vie, nous risquons de subir un dévissage énergétique et matériel brutal. La biorégion est un concept qui promeut la relocalisation de ces besoins dans les bassins de vie. Il faut bien avoir en tête que les villes ne produisent aucun besoin physique et qu’en cas de fortes tensions dans le domaine énergétique, il sera de plus en plus difficile d’acheminer les biens physiques dans des villes de grande taille. Or, plus l’énergie est abondante, plus les villes ont pu s’agrandir. Mais en cas de contraction énergétique, la nouvelle donne risque de se compliquer.


Tu m’as indiqué l’avoir adressé à plusieurs personnalités politiques. Peux-tu nous dire lesquelles, pourquoi celles-ci et quels retours as-tu obtenu pour l’instant ?

Je l’ai adressé à 3 partis dont EELV et le PS (je suis adhérent EELV et ex-PS). Les 2 personnes qui ont lu ma présentation (des représentants nationaux) m’ont dit qu’elles l’avaient transmise aux instances en charge du programme économique. Je n’ai eu aucun retour de La France Insoumise. Je ne l’ai pas (encore) envoyée à LREM ni à LR, ce que je pensais faire encore récemment. Malheureusement, LR a présenté un programme balayant d’un revers de main le principe de la décroissance (LR ne distingue pas la décroissance de la récession ce qui est pourtant très différent) et LREM baigne dans la croissance verte et le techno-solutionnisme (ex : voiture électrique, avion à hydrogène, etc.). Rien n’est (encore) perdu, je pense la leur faire parvenir également. Nos sociétés ont été formatées par le dogme de la croissance économique à tel point qu’on ne s’en rend même plus compte !

J’ai identifié à ce propos 2 blocages, un à gauche et un à droite. Dans un contexte de décroissance et de relocalisation/décomplexification de l’économie, il faudra revenir à plus de travail manuel (métiers issus de la réparation, métiers à environnement low-tech) et accepter que la croissance économique (et démographique !) entraîne une destruction du capital naturel. Pour la gauche, accepter le retour au travail manuel est une révolution copernicienne car la stratégie nationale a toujours été d’envoyer le plus d’étudiants dans des parcours post-bac avec de longues études (là où se concentrent les métiers intellectuels). Pour la droite, accepter qu’il faudra soit beaucoup plus de redistribution, soit adopter un mécanisme de crédit carbone (ou plutôt de « crédit environnemental ») n’a rien de naturel. Jusqu’à présent, la sortie de la pauvreté devait se faire…par la croissance et certainement pas par un surcroît de redistribution! Quant aux partis représentant l’écologie politique, la décroissance doit être une évidence mais ce n’est pas toujours le cas. Tout le monde devrait lire le rapport Meadows ou le livre de Jean-Marc Jancovici & d’Alain Grandjean 3 ans pour changer le monde où le mécanisme de la croissance économique et son interaction sur le capital naturel est très bien expliqué.

Le plus compliqué sera d’expliquer cela aux citoyens. Il faudrait former tout le monde (!) aux enjeux environnementaux. Mais n’y aurait-il pas là le risque qu’ils remettent les stratégies des entreprises en question et qu’ils votent différemment ? Un citoyen averti en vaut deux.


Quels sont tes autres projets ?

Je vais m’impliquer dans la politique municipale de ma ville mais malheureusement, en tant que membre d’opposition. Il y a une montagne à soulever.

Sur le plan professionnel, nous avons le projet de développer des éco-villages à haute résilience, à l’instar du projet 0.6 Planet. Nous sommes en pleine recherche de fonds. Le projet est passionnant mais l’investissement de départ est fondamental si nous voulons démarrer cette activité.


Merci Jérôme ! 🙂



Nous vous donnons RDV jeudi prochain pour une nouvelle interview.