Kit Pratique – Pourquoi et comment déserter ?

par Jeanne Sorin

Désertion !

Des personnes désertent depuis longtemps, pour protester face à un système familial et/ou sociétal, rigide et immuable, qu’il leur est proposé. Dans ce kit pratique, nous nous focalisons sur la désertion dans la sphère éducative et professionnelle, notamment des personnes surdiplômées, ayant des postes à responsabilités et valorisés. Nous nous intéressons aussi sur les solutions qui existent pour rebondir et vivre une vie plus cohérente et alignée.  

Le fait de déserter, qui n’est pas un phénomène nouveau, s’est transformé en un réel mouvement, suite au discours très engagé de 8 étudiant·e·s d’AgroParisTech lors de leur remise de diplômes le 10 mai 2022. Cet Appel à déserter, qui a fait un énorme buzz sur YouTube (près d’un millions de vues 18 mois plus tard) et les médias sociaux, a été le début d’une prise de conscience collective et massive de jeunes, et moins jeunes. En effet, beaucoup de personnes ont commencé à se questionner sur leur travail ou leur domaine d’études, leur finalité et leur sens. Avant cela, la pandémie avait déjà largement participé à ouvrir les consciences et à pousser un grand nombre de personnes à démissionner pour changer de vie.   

Selon un article de Reporterre rédigé en juillet  2022, « En 2021, plus de 38 millions d’étasuniens ont quitté leur emploi. 40 % n’ont toujours pas repris de travail. Un tsunami qui touche tous les âges, tous les métiers. Et qui renverse le rapport de force entre salariés et entreprises. » Cette situation fait également écho dans de nombreux pays et en France, où de plus en plus de personnes désertent leurs emplois et leurs études. 

Selon Reporterre « la désertion émerge comme une nouvelle stratégie de lutte face aux désastres de l’époque. »  

Ce Kit Pratique s’adresse à toutes celles et ceux qui :  

  • ont fait des études supérieures (notamment dans de grandes écoles) et/ou qui ont un travail confortable, à responsabilité (salaire et place sociale), et qui s’interrogent sur le sens de leur profession, de leurs études, sur ce que cela apporte au monde ;  
  • s’interrogent sur la façon dont leur travail ou domaine d’activité participe à nourrir un système capitaliste, détruisant la vie sur Terre ;   
  • comprennent que leur travail ou études participent à servir ce système capitaliste, destructeur du Vivant ;  
  • vivent une incohérence ou dissonance avec leur situation professionnelle actuelle ;  
  • sont curieux·se·s des chemins à prendre quand on décide de déserter son travail, ses études, sa position ;
  • malgré la peur, les questions, les doutes, sentent qu’il est juste de se tourner vers des voies différentes de celles qui leur ont été proposé jusqu’ici ;  
  • se sentent prêt·e·s à mettre leur intelligence, leurs savoirs et connaissances, au service du respect du Vivant (humain et non humain).  

    Appel à déserter – Remise des diplômes AgroParisTech 2022
    Des agros qui bifurquent – mai 2022

     BIFURQUONS ! – Appel des déserteuses d’agroparistech
    Des agros qui bifurquent – mai 2022

    Pourquoi déserter ?

    La catastrophe écologique n’a pas besoins de solutions techniques pour être résorbée. Selon nous, c’est l’industrialisation même du monde et sa globalisation qui ont mené à cette catastrophe écologique et sociale en cours. Le système doit s’effondrer pour que la vie sur Terre puisse perdurer. Les initiatives de « transition écologique » et de « développement durable » nous mettent dans le flou et ne font que repousser l’urgence de ce qui doit être fait dès aujourd’hui.  

    Pour celles et ceux qui ont eu le privilège de faire des études supérieures, particulièrement hautement valorisées par notre société (ingénieur, commerce, architecture, etc), il est possible d’utiliser le savoir, les capacités de raisonnement, d’analyse, et d’expression acquis durant ces études, pour servir une cause collective urgente. En effet, tout ce qui a été appris et acquis n’est pas perdu et il est possible individuellement et collectivement de mettre tout cela à profit, pour déconstruire ce qui n’a plus lieu d’être et participer à construire un monde plus viable

    Si les lignes précédentes résonnent en vous, qu’elles font écho avec ce que vous vivez, nous vous invitons à considérer la désertion, pour vous émanciper de cette manière destructrice d’habiter la Terre et ne plus participer (de près ou de loin) aux désastres environnementaux et sociaux en cours. La désertion pourrait vous permettre de vous reconnecter à votre essence, de prendre soin de vous et de celles et ceux que vous aimez, et enfin, de choisir ce à quoi vous voulez dédier votre temps.  

    Déserter c’est retrouver sa souveraineté, son pouvoir en tant qu’être humain, en ayant la possibilité de créer une vie respectueuse pour vous-même, les autres et la Terre.  

    Celles et ceux qui ont déjà déserté

    Beaucoup ont déjà déserté et peuvent être, pour nous toutes et tous, des sources d’inspiration.  

    Les précurseurs

    Il y a quelques années, Jérémy Désir Weber a démissionné publiquement (ou plutôt déserté) de son poste de Data scientist chez HSBC. Il l’a fait symboliquement, via une lettre ouverte à l’humanité, le 29 juillet 2019, jour du dépassement pour la première fois intervenu en juillet.
    À la suite de cela, il a créé le projet Vous N’êtes Pas Seul (VNPS) : « VNPS a pour but d’accompagner des salariés souffrant d’une fracture entre leur travail et leurs valeurs, d’accumuler des connaissances d’initiés sur les nuisances de leurs secteurs, de diffuser les témoignages de leur rupture, tout en s’inspirant des alternatives prometteuses existantes. Sa raison d’être est de créer des passerelles vers les archipels de résistances écologiques et sociales. » 

    Une année plus tôt, un autre discours avait marqué les esprits, celui de Clément Choisne lors de la remise des diplômes de Centrale Nantes en novembre 2018.

    La vague de 2022

    À l’issue de l’Appel à déserter lancé par les 8 étudiant·e·s d’AgroParisTech, quelques un·e·s de ces ingénieur·e·s agronomes ont initié le projet Les Désert’Heureuses.

    Pour les Désert’heureuses : « Déserter pour nous signifie se donner les moyens de prendre du recul, se retrouver et partager nos expériences afin de ne plus être seul·es face aux incohérences de ce monde. Déserter pour nous ne signifie pas seulement tout quitter individuellement : Les Désert’heureuses ont vocation à rendre cet acte collectif et politique. De le rendre désirable et plus accessible, en donnant de quoi se projeter dans le “monde du dehors”. Explorer les possibles, sortir des impasses que nous offrent les entreprises et les industries, inventer d’autres manières d’agir, d’exister et de nous épanouir. » 

    D’autres en ont fait de même la même année comme à Polytechnique ou encore à l’École Nationale Supérieure d’Architecture Paris Malaquais .

    Discours Remise des Diplômes 2018 Centrale Nantes
    Clément Choisne – Décembre 2018

     Un ex-banquier révèle l’imposture de la finance verte
    Jérémy Désir Weber – Le Média – Septembre 2019

     Voies/voix d’X face à l’urgence écologique et sociale – Polytechnique
    Diplômes Polytechnique Ecologie – juin 2022

    Prise de parole – Remise des diplômes – École d’architecture Paris
    ENSA Paris Malaquais – juillet 2022

    Comment déserter ?

    Selon les besoins, les aspirations et la vie de chacun·e, il est possible de déserter de différentes manières :

    • Démissionner publiquement
    • Ne pas se lancer dans une carrière prometteuse financièrement et socialement, à laquelle vous avez accès grâce à votre diplôme, si elle participe de près ou de loin à la destruction du Vivant 
    • S’engager dans un organisme ou association qui ait pour but direct ou indirect de protéger le Vivant 
    • Infiltrer une structure nuisible 
    • Se reconvertir vers une activité plus utile
    • Écrire des critiques sociales et politiques
    • Se former aux pratiques de résilience

    Taxonomie de la désertion (proposée par VNPS)

    Courage fuyons (Désert’heureuses)

    Pour VNPS, «la désertion que nous encourageons n’est pas juste une reconversion, ni un repli sur soi. C’est une action qui se veut politique. Un point de départ pour rejoindre des mouvements de résistance et d’autonomie collectives ». VNPS propose aussi une brochure « Outils de la désertion » à consulter sur leur site ou à télécharger.

    Dans cette brochure, VNPS propose une liste non-exhaustive de chemins à emprunter pour déserter :

    Rubrique « Débrouille – Subsistance »

    • Faire des saisons agricoles ;
    • Donner des cours de langues, d’art, etc ;
    • Vendre et/ou troquer ce que l’on fabrique (brocantes, marchés…) ;
    • Se lancer dans l’auto-entreprenariat ;

    Rubrique « Obtenir des aides pour des projets »

    • Pour celles et ceux qui ont un projet associatif, solidaire, agricole, artisanal et qui n’ont pas les moyens financiers de le mettre en place :
    • Demander des subventions à la mairie, au conseil départemental, régional, voire au niveau national ou européens, selon le projet ;
    • Se renseigner sur la plateforme « Aide-territoire », pour savoir quelle aide pourrait être appropriée à votre projet ;
    • Demander des subventions agricoles (Aide de la PAC, Dotation Jeune Agriculteur (DJA), et se renseigner sur le site « Terre de liens » ;
    • Avoir recourt au financement participatif avec HelloAsso par exemple.
    • Se renseigner sur les fondations comme « Un monde par tous » et « Lush » qui financent des projets écologiques ou solidaires.

    Rubrique « Habitat alternatif »

    • Changer radicalement de mode de vie est aussi une forme de désertion. Il est notamment possible d’opter pour les habitats suivants : caravane, camion, roulotte, yourte, kerterre, cabane, tiny house…
    • L’association « Hameaux légers » aide celles et ceux qui ont pour projet de vivre en habitat léger.

    Rubrique « Apprendre et pratiquer des savoirs paysans et artisans »

    • S’engager auprès de l’Atelier Paysan, coopérative d’autoconstruction, qui milite pour la généralisation d’une agroécologie paysanne, ainsi que pour un changement de modèle agricole et alimentaire ;
    • S’engager auprès des « chantiers reprises de savoirs » qui sont des chantiers participatifs à prix libres, qui allient transmission de savoirs, questionnements politiques, et travail collectif pour le lieu qui accueille (construction, mise en culture, cantine…) ;
    • Faire du compagnonnage, en se formant dans un domaine artisanal ou agricole sur une durée relativement longue (minimum 1 an). « Les Compagnons du Devoir » sont sans doute les plus connus dans le domaine, néanmoins d’autres formes plus alternatives avec par exemple le REPAS (Réseau d’Echanges de Pratiques Alternatives et Solidaires) existent aussi ;
    • Participer aux activités d’un lieu alternatif en étant nourri·e, logé·e grâce aux Wwoofing, Helpx, Workaway, Twiza ;
    • Proposer votre terrain ou vivre sur le terrain d’une personne ou d’un collectif, notamment grâce au site « désobéissance fertile ».

    Rubrique « S’impliquer dans des luttes »

    • Soutenir une ZAD ;
    • Rejoindre un mouvement, tels que « Terres de Luttes » ou les « Soulèvements de la Terre » ;
    • S’engager dans la Confédération Paysanne (syndicat paysan) ;
    • Militer sans prendre trop de risques : participer ou organiser des ateliers concernant l’émancipation collective et l’alimentation, mettre en place ou rejoindre des actions citoyennes ou juridiques en solidarité avec des luttes, rejoindre des cafés associatifs, organiser des rencontres entre différentes communautés, etc.

    Si vous souhaitez plus d’informations ou si vous souhaitez vous engager dans des mouvements de déserteur·euse·s, nous vous conseillons de consulter les sites suivants : les Désert’Heureuses et VNPS.

    Même si les mouvements de déserteur·euse·s sont nés depuis les classes sociales moyennes et supérieures, la pensée du philosophe Aurélien Berlan nous semble pertinente pour faire grandir la démarche :  

    «Le système nous lie et nous tient. Il faut faire sauter les verrous qui nous emprisonnent pour ne pas réserver la désertion à une élite qui en aurait les moyens.»

    Deux documentaires à voir

    En Quête de Sens
    En Quête de Sens – février 2015

    Ruptures
    Arthur Gosset – septembre 2021

    Les livres, romans et magazines incontournables


    Génération Bascule
    Revue 90°
    Colibris – 2023


    Bifurquer par temps incertain
    Laure Noualhat
    Tana – 2023


    Basculons ! Cahier militant
    T. Descamps, M. Ollivier, R. Rostoll
    Actes Sud – 2022


    Bullshit Jobs
    David Graeber
    Les Liens qui Libèrent – 2019


    La Révolte des Premiers de la classe
    Jean-Laurent Cassely
    Archê – 2022


    Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce

    Corinne Morel Darleux
    Libertalia – 2019

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